Un soir de Noël

Un soir de Noël, sur une rue de Montréal. Ou de Laval. Au fond, peu importe... Non loin d'un carrefour, un jeune garçon marche, la tête basse, sur un trottoir bondé, sans cesse bousculé par les passants pressés, en plein rush de période de fêtes. C'est qu'il s'agit de faire ces satanés achats de dernière minute, et que la dernière minute approche de plus en plus !...

Le jeune, très jeune garçon, lui, n'a pas l'air de participer de la folie et du stress du jour. Il quatre heures passées, il fait noir, il fait froid, le vent souffle de minuscules flocons de neige glacés qui brûlent chaque pouce carré de peau découverte. Alors il baisse la tête, le nez dans le col de son blouson. Et marche en regardant ses pieds.

Pourquoi a-t-il l'air si... triste ? Oh, pas parce qu'il est malheureux chez lui, non. Il n'est pas dans la rue parce qu'il n'aurait d'autre endroit ou aller. Il est dans la rue parce qu'un de ses chums - ou qu'il croyait en être un - vient de lui gächer son Noël. Et tous les suivants sans doute. 

C'est en rentrant de la patinoire du parc voisin que la conversation est venue - sujet d'actualité s'il en est un 24 décembre - sur le Père Noël. Et son chum, pour bien montrer qu'en dépit de son jeune äge il était " un grand ", a annoncé, tout à trac, que le Père Noël n'existait pas. Que c'était un mensonge, et que les cadeaux trouvés le 25 au matin étaient en fait achetés et placés là par les parents, pendant la nuit. Oh, José - notre jeune garçon - avait bien entendu ce genre de balivernes dans la cour de l'école. Mais toujours dans la bouche de ceux de ses condisciples qu'il avait le moins tendance à croire. Ceux qui passent leur temps à s'inventer des informations ou des capacités plus ou moins farfelues, histoire de passer pour plus intéressants qu'ils ne le sont.

Mais là, c'était Tony, son meilleur ami. Celui qui ne l'avait jamais trahi, qui ne lui avait jamais raconté de menteries... Et puis Tony ne s'est pas contenté de le dire. Il a proposé à José de faire un détour par chez lui, pour le lui prouver. Certain que la " preuve " n'allait pas le convaincre, José a accepté. Une fois devant la maison, Tony lui a fait signe de le suivre dans le garage, discrètement, sans faire de bruit. Une fois là, il a fait glisser un escabeau devant une haute étagère. Puis a fait signe à José de monter. José l'a regardé, l'air interrogateur. Mais sur le signe renouvelé de Tony, il a gravi les marches de l'escabeau. Et regardé l'empilement de cartons qui lui faisait face. " Derrière ! " a soufflé Tony. José a écarté le carton qui lui faisait face, et...

Devant lui, une série de boîtes, emballées dans du papier cadeau. Et un gros carton, pas emballé, celui-là. Sur lequel on voyait en photo un gant de base-ball. Il a remis le carton en place devant les cadeaux, est redescendu. Et Tony lui a assené le coup de gräce. " Tu as vu le gant ? C'est ce que j'avais mis en premier sur ma liste, dans ma lettre au Père Noël ! Alors, tu me crois, maintenant ? ". José n'a pas répondu. Prétextant l'heure, il s'est empressé de rentrer chez ses parents. Pressé d'oublier tout cela. Oh, pas par jalousie, à cause du gant de base-ball, non. Lui son rêve c'est plutôt de devenir hockeyeur. Un grand hockeyeur. Mais que le Père Noël n'existe pas...

Une fois rentré, grandement perturbé par sa découverte, il a été tellement tannant avec sa mère que cette dernière, excédée de l'avoir dans les jambes pendant qu'elle préparait le repas du soir, l'a renvoyé dans sa chambre, accompagné d'un " Si tu n'es pas plus gentil que ça, méfie-toi, le Père Noël risque bien de t'oublier dans sa tournée, cette nuit ! ". 

Autant lui dire clairement " Tu n'auras rien cette année ! ". Si les parents sont vraiment ceux qui déposent les cadeaux, la nuit de Noël - puisqu'ils le sont, le contenu du garage chez Tony ne lui laissant aucun doute - c'était certain qu'il venait de gächer la moindre de ses chances d'avoir quelque chose. Certes, sa mère n'est pas trop dure avec lui. Mais elle a une mémoire d'éléphant, et ne manque jamais de lui rappeler ses incartades, même quand elles datent de plusieurs jours et que José lui-même les a déjà oubliées. Et là, vu qu'on est le 24 décembre au soir...

Alors José est sorti. Sa mère, trop occupée dans la cuisine, ne l'a pas entendu. Et José a marché, désespéré. Sans trop savoir où il allait. Remontant les trottoirs vers le centre ville. Les mains dans les poches et la tête basse. Aussi déprimé qu'on peut l'être à cet äge là.

Arrivé à un carrefour, à côté d'un Jean Coutu, son regard s'arrête sur un vieil homme. Un itinérant. En tout cas, vu sa tenue, il ressemble à un itinérant. Un instant, José se dit qu'avec ses cheveux et sa longue barbe blanche, il y a encore peu de temps, il aurait presque pu le prendre pour le Père Noël. Un Père Noël mal habillé, ayant troqué sa tenue habituelle pour un vieux manteau usé, gris sale. Mais maintenant, évidemment...

Il n'a pas le temps de penser à autre chose qu'un groupe de jeunes, des " grands ", approchent du vieillard. Avec visiblement des mauvaises idées derrière la tête. Et commencent à lui lancer des quolibets, à se moquer de lui et de sa tenue usée. José a pitié du vieil homme, mais les grands sont nombreux, et puis, tellement... grands ! Alors il regarde leur manège, sans rien dire ni rien faire. L'un des adolescent s'approche du vieillard qui recule, l'air apeuré. Un bras se détend et arrache la tuque(1) de la tête du vieil homme. Et le " jeu " classique commence, les jeunes tortionnaires se lançant la tuque, la tenant à bout de bras, juste hors de portée de ceux du vieillard qui tente désespérément de la récupérer. De là où il est, José voit les larmes qui commencent à couler sur ses joues ridées, rougies par le froid. Des larmes de douleur. De honte aussi. La tête nue avec le vent qu'il fait...

Et soudain José sent la colère monter en lui. Oubliant qu'il arrive à peine plus haut que la ceinture du plus petit des jeunes tortionnaires, il s'avance. La tuque continue de voler, insaisissable pour les gestes trop lents du vieil homme. José s'avance encore, puis - au moment ou l'un des adolescent lance la tuque entre ses jambes en direction de son voisin, il plonge et l'intercepte, avant de rouler dans la neige, sur le trottoir. Il se relève, regarde le groupe d'adolescents interloqués. Dans son regard, la colère est encore bien visible, ne laissant pas de place à la peur qu'il devrait éprouver.

Est-ce ce regard ? Est-ce sa petite taille ? Ou tout simplement étaient-ils lassés de leur petit " jeu " ? En tout cas, les ados haussent les épaules, se détournent et s'en vont, lançant un ou deux quolibets que le bruit du trafic absorbe. José se retourne, fait face au vieil homme, et lui tend la tuque. Le vieil homme la prend, brosse la neige qui la recouvre, et la remet sur sa tête. Puis regarde José, lui sourit. José sourit en retour. " Merci. " dit le vieillard, avec un belle voix chaude et grave, pas vieille du tout, d'ailleurs. José hausse les épaules, tout gêné qu'un adulte - un vieil homme - le remercie de son aide. Il est content, en tout cas. A oublié sa déprime et ses craintes. Il pense tout à coup à l'heure, à sa mère qui va s'inquiéter, et dit au vieil homme " Faut que j'rentre ! ". Le vieil homme hoche la tête, lui sourit à nouveau. Et lui répond " Je comprends. Vas-y, ta mère va s'inquiéter sinon. Mais laisse moi encore te remercier, et te dire que je n'oublierai jamais ce que tu viens de faire. Je te remercierai bien mieux encore, plus tard. Dis-moi, c'est quoi, ton nom ? Si je ne veux pas t'oublier, il faut que tu me le dises " 

José est un peu surpris, mais... Bah ! " José. C'est José mon nom. Mais mes chums m'appellent Théo. A cause de mon nom de famille, Théodore "(2). Puis il sourit une dernière fois au drôle de vieil homme, fait demi-tour, et repart en courant vers sa maison.


Notes à l'intention des lecteurs non-québécois :
(1) Une tuque = un bonnet
(2) José Théodore est le jeune mais néanmoins vedette gardien de buts de l'équipe de hockey des " Canadiens de Montréal ".

 
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