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Ti-Jean le bossu
Ce texte a été écrit pour être conté à deux. Initialement, un conteur, et un accordéoniste. Puis un violon. Et réécrit ensuite une fois mis en oeuvre. Bon, je sais, par écrit, ça rend moyen... Eh marde, faite preuve d'imagination !!! En plus, pour vous aider, j'ai laissé les indications scéniques... (Le violon, en solo, vif, entraînant... mais maîtrisé ! ) · Intro : Thème des personnages en léger - T'as l'air d'aimer ça, toi, le violon, hein ? - Ben... Ouais ! - Ouais... C'est vrai qu't'es pas pire... Mais tu devrais faire attention... - Attention ? Pourquoi ça ? - Ben.. Quand je t'entends t'agiter avec ta boîte à miaulements, des fois c'est comme si c'était lui qui jouait de toi et pas l'inverse... - Bah! T'exagères un peu, quand même ! - Non... Non, mais tout de même, parfois ça me fait penser à ce qui est arrivé à Ti-Jean. - Ti-Jean ? Quel Ti-Jean ? - Ti-Jean le bossu. Le violoniste... - Ah...Ché pas c'est qui. Il est-tu du coin ? - Il était. Ouais, il habitait pas bien loin d'icitte. - Il habitait ? Quoi, il est mort ? - Ben... Ché pas. Pas vraiment. J'espère pour lui, en tout cas. - COMMENT ??? T'espère pour lui qu'il est mort ? Coudon, c'est quoi c't'affaire-là ? Explique moé un peu, là ! - Hmm... Ouais, j'va t'expliquer, tiens. Ça t'évitera peut-être de subir son sort, qui sait... C'était il y a longtemps, enfin... Pas si longtemps que ça, en fait. Mais cette histoire, ce qui est arrivé à Ti-Jean le bossu, quand j'y pense, je me dis que ça paraîtrait plus normal qu'elle ce soit passée il y a deux cent ans plutôt que dans les années 90. 1990, je précise ! Déjà rien que son nom, enfin, son surnom, " Ti-Jean le bossu ", ça a un côté ancien, bien plus ancien qu'il ne l'est. Qu'il ne l'était. Ti-Jean était né dans un petit village, à quelques dizaines de kilomètres de Montréal. Pas un citadin, mais pas une gars de région non plus. Famille pas très aisée, sans pour autant faire partie des pauvres. Mais pas de chance tout de même. Une bosse, une vraie, comme on croyait que ça avait disparu. Comme Quasimodo. Comme au Moyen-Age. Et quand on est des petits agriculteurs , occupés à gratter la terre pour vivre, on ne pense même pas que la médecine pourrait arranger ça. L'enfant est né, il se porte bien, tant pis pour la bosse. Ça passera peut-être... Évidemment, c'est pas passé. Mais bon, tant qu'on a la santé... Et puis, Ti-Jean, il avait pas l'air si malheureux que ça. Bien sûr, son enfance a du en entendre pas mal, de ces méchancetés que le monde réserve à ceux qu'on déjà pas eu de chance. Et pour crouzer les filles, une fois adolescent, la bosse, vaut mieux qu'elle soit pas au beau milieu du dos... Mais l'un dans l'autre, il donnait plutôt l'impression de ben s'en sortir. Et puis, il avait son violon... (pause) Entrée du violon : Narratif, variation sur un reel (sourdine) - C'était un cadeau de la famille, un oncle, une grand-mère, on se rappelle plus bien. En tout cas, un cadeau que Ti-Jean avait eu, presque encore enfant. Un sacré beau cadeau ! Et en plus, l'amour - que dis-je - la passion avait immédiatement pogné Ti-Jean pour son bel instrument. Et... C'est vrai qu'en peu de temps, il était devenu bon. Puis un as de l'instrument. Un vrai violoneux. Et bientôt un vrai virtuose. Un violoniste. D'ailleurs, au moment où la plupart se demandent comment ils gagneront leur vie d'ici peu, lui ne se posait déjà plus la question. Dans les auberges, lors des mariages et autres fêtes, il avait trouvé sa voie. Violoniste. Itinérant, bien sûr. Le Québec est trop grand et ne contient pas assez de villes de taille suffisante pour que tout musicien professionnel ne soit pas, par définition, itinérant. Une fois cela dit, il y en a qui font ça " à la moderne " (char, cellulaire et Internet), et d'autres " à l'ancienne " Ti-jean, lui, c'était plutôt à l'ancienne... (Violon " trad "...) En tout cas, ça marchait plutôt bien pour lui. Oh, bien sûr, il était toujours bossu. Mais bon, comme il était un vrai virtuose du violon (Violon " virtuose "...) Mais... · Suspend... (qui conclue depuis l'entrée ) Mais ça lui suffisait pas. Alors il a cherché à faire mieux, toujours mieux. · Suspend... (8va en dessous) Toujours mieux... Mais ça suffisait pas... · Var. de la suspension et qui devient complainte Alors il a franchi le pas. · ...Tournure en fierté Me demande pas comment il a fait, je l'sais pô. · Concl : punch PIZZ. (pô) Non... Enfin... ben disons qu'il y a plusieurs versions de ce qui se serait passé. Y'en a qui disent que c'est à l'occasion d'un de ses périples, sur la côte Nord, où il avait été se produire aux Escoumins, où à Tadoussac (va savoir), il avait fait la connaissance d'un vieil Innu. Qui lui aurait... - Mouais, le mythe du vieil indien... Pas ben convaincant... Pis tout l'monde voit ben que le violon, c'est vraiment un instrument traditionnel amérindien, hein !...(GRIMACE) - De toute façon c'est pô comme ça que ça s'est passé. Je le sais ben, j'étais là le soir où il a rencontré son... Son... - Son ? - Ben... Son professeur, ou son " maître ", appelons le comme ça vu que c'est comme ça que lui l'appelait... · Gammes maladroites - Hey, arrête de te moquer ! Tu sais ben que c'est pas pour apprendre à en jouer que Ti-Jean pensait avoir besoin d'un maître. L'étais déjà ben trop bon à c't'époque. En tout cas... C'est un soir, juste avant le Carême, qu'il est allé se produire dans une fête communautaire. Et pas sur la côte Nord ou en Abitibi, non. A Montréal, dans l'Est de l'île. P'têt même ben que c'était un soir de Mardi Gras, tiens... Mais peu importe. C'était une soirée sympathique, pas mal de monde, et une bonne ambiance dont Ti-Jean était pas peu responsable, vu comme il y allait. A un moment, un homme s'est approché de lui. Grand, sec, une moustache noire, et même un chapeau sur la tête. Il l'a écouté jouer, a échangé quelques mots avec lui, mais personne ne sait ce qu'ils se sont dit. Même moi, alors que j'étais tout près. Et puis à un moment, Ti-Jean s'est levé et a prêté son instrument à l'homme. Ca m'a pas mal surpris, parce qu'en général il aimait pas trop que d'autres y touchent. L'homme s'est installé, a pris ses repères, et là, crisse... - Il jouait bien ? - Ah... C'est même pas ça. C'est juste que quand cet inconnu jouait, t'oubliais tout, tu ne pouvait plus que l'écouter. C'était pas un instrumentiste, c'était un ensorceleur... · (chapeau) thème mineur dans les graves - Ouais, y'a de ça. Toujours est-il que ça n'a pas trop duré, et que Ti-Jean a repris son instrument. Mais l'inconnu est resté à côté de lui, et ils ont placoté toute la soirée, ce qui n'a pas empêché Ti-Jean de la mettre en musique de belle manière... · Thème rapide et conclusif - Mais la fête a fini par se terminer, et les gens sont partis. Ti-Jean aussi, mais s'il était arrivé seul, il est reparti avec sa nouvelle connaissance. Apparemment, il avait conclu quelque chose. L'homme prenait Ti-Jean comme apprenti, s'étant jugés mutuellement intéressants l'un pour l'autre. Enfin, ça, c'est ce que Ti-Jean a prétendu ensuite. - Pourquoi ? Il l'est pas devenu, son apprenti ? - Ben... D'une certaine manière, oui. Mais il n'a pas pris des leçons pendant bien longtemps. Il a disparu de la circulation pendant une grosse semaine, et puis est reparu, comme si de rien n'était. Plus jamais on a revu l'inconnu. Enfin, sauf la dernière fois... Mais le Ti-Jean, c'était plus le même ! - Comment ça ? Il était devenu meilleur ? - Ouais, si on veut. C'est surtout... Disons qu'avant, il jouait bien. Mais comme beaucoup de violonistes. Mais quand il est revenu, dès qu'il jouait, les gens ne pouvaient plus faire autrement que de l'écouter quand il voulait être écouté, danser quand il voulait qu'ils dansent · Thème 8va, dansant avec lamentos - Mais apparemment c'était toujours le même gars. Sympa, agréable à vivre, même s'il y avait maintenant dans ses yeux quelque chose de plus qu'avant. Comme une crainte... Mélancolique (en sourdine). Et depuis ce jour là, il a tout cassé. Partout où il est passé. Il a connu le succès le plus grand à chaque fois. Comme s'il envoûtait ses auditeurs. · ... Envoûtant (répétitif, staccato, crescendo, puis fatigué) - Si, crois moi ! Et ça a continué de même pendant un an. Un an et un jour après cette fameuse soirée où il avait rencontré l'inconnu. Un an de concerts, fêtes et festivals ininterrompus, de succès toujours plus grand. Les affaires semblaient bonnes pour Ti-Jean. Y'avait juste un truc bizarre, c'est que parfois il semblait avoir du mal à arrêter de jouer... - Hein ? - Attends, je t'explique. Des fois, à la fin d'une série de chansons, tout le monde s'attendait à ce qu'il fasse une pause. Mais en fait, quand il la faisait, sa pause, il continuait de jouer, en sourdine... Ben, comme tu fais en ce moment, tiens ! Mais on n'y faisait pas trop attention. Après tout, il était tellement bon, on n'allait pas se plaindre qu'il joue, hein ?! - Ouais, c'est ben certain. - Ouais... Sauf qu'un an et un jour après la rencontre, je me suis retrouvé dans un bar, pour une soirée de contes. Et Ti-Jean devait venir jouer et faire des chansons à répondre. La soirée s'est plutôt bien passée, mais Ti-Jean semblait nerveux. De plus en plus nerveux pendant que l'heure avançait. Et puis à un moment, vers les 11 heures, minuit, il a... - Il a quoi ? Accouche ! - Excuse-moi, même après toutes ces années, j'ai encore du mal à y croire. Ben...(Gros couac!)...Il a fait une fausse note. Et ça, je peux te dire qu'il n'y avait pas grand monde au Québec se rappelant l'avoir entendu en faire une. Il l'a produite au moment précis ou un homme est entré dans le bar. · Thème grave et sournois - Un homme grand, sec, une moustache noire, et même un chapeau sur la tête... Qui s'est dirigé droit sur Ti-Jean, lequel le regardait, comme une souris regarde le chat qui va le bouffer... Oh, il a pas arrêté de jouer, non, mais en dépit de ça, j'ai distinctement entendu ce que lui a dit l'homme, l'inconnu. Et pourtant j'étais même pas à côté. Mais la voix de cet homme... C'était comme si sa voix était un bloc de glace givrant, gelant toutes les conversations. Et en même temps, c'était comme si la fraîcheur de la salle était remplacée en un instant par la sécheresse d'un désert, comme si sa voix était un fer chauffé à blanc. Comme si tous les verres de bière s'étaient retrouvés vides en même temps, et tous leurs propriétaires dégrisés... Maudit souvenir... · Thème de plus en plus inquiétant - Ti-Jean a essayé d'ouvrir la bouche, mais aucun son n'en est sorti. Seul son violon a continué à jouer. Et l'homme a parlé · Accord soutenus, graves, inquiétants - Il n'a pas dit grand chose, non. Juste quelques phrases. Pas d'explication, mais apparemment Ti-Jean, lui, savait de quoi il était question. L'inconnu, de sa voix de feu et de glace, une voix aussi agréable à entendre que la lame d'un couteau sur un panneau de métal, a juste dit... · Menaçant (à la Jaws!) - " On avait un accord, Ti-Jean ! T'avais un an et un jour pour me payer ton talent. Un an et un jour, et c'est ce soir. Un an et un jour... Et t'as pas payé ! Alors tu connais le marché. Tu payes tout de suite, ou sinon... (STOP ...!!!) C'est ta vie... " - Il a dit que ces phrases étranges, mais l'effet sur Ti-Jean a été radical. Il est devenu plus blanc que les bobettes d'une jeune mariée, a jeté des regards affolés autour de lui, et puis il s'est levé, tout en continuant de jouer, et il s'est enfui, à toutes jambes. Le temps qu'on comprenne ce qui venait de se passer, plus de trace de Ti-Jean. Ni de l'inconnu, d'ailleurs. Comme s'il avait jamais existé... Temps "mort "... - Et... C'est tout ? - Hélas non. Ti-Jean est resté quelques jours encore à Montréal. On l'a vu au port, sur la Montagne. On l'a vu sur Rachel et sur Sainte Catherine. Marchant, courant, et toujours, toujours, jouant du violon. Les derniers qui l'on vu disent qu'il ressemblait à l'ombre de l'ombre de lui-même. Épuisé, affamé, et... incapable de s'arrêter de jouer. Finalement, un beau jour, il a disparu et n'est jamais revenu en ville. Mais ...(petit trot en pizz.) j'ai entendu dire qu'on l'avait vu passer à Joliette, à Grand-Mère, à Sherbrooke et à Rouyn-Noranda, bref, un peu partout dans le Québec. Un drôle de pauvre gars qui fait la route, sans cesser un seul instant de jouer. Il évite les gens mais doit bien les approcher pour quémander un bout de pain, qu'il mange d'une main tout en continuant de jouer de l'autre. Puis il repart... (concl.pizz gai) - Oh rigole pas avec ça ! Ca a rien de drôle. J'm'en vas te dire ce que je pense qu'il lui est arrivé, moi ! Pis chui pas le plus mal placé, vu que j'étais là les deux fois où le monde a vu cet inconnu. Ben moi, j'pense que le gars en question, avec sa moustache et son chapeau noir, si c'était pas le Diable, ça devait pas en être loin. Et je ne sais pas (entrée en douce, Frank ensorcelé) quel marché il a passé avec Ti-Jean pour lui donner - lui prêter ? - pendant un an et un jour son talent de violoniste, mais le prix à payer devait pas se compter en dollars. Va savoir ce qui s'est passé pendant la semaine où Ti-Jean a disparu. Une chose est sûre, il devait payer pendant cette année là. Quoi ? Une vie ? Une äme ? Quoi que ce soi, et comment que ça se pêche, va savoir... En tout cas, il n'a pas payé. Et pour ce que j'en sais, il est condamné à errer à travers le Québec sans pouvoir cesser de jouer (poco a poco crescendo) tant qu'il aura pas rempli sa part du marché. M'est avis qu'il vaut mieux pas le croiser, et que c'est pas pour son plaisir qu'il évite les gens autant qu'il le peut, mais plutôt pour leur éviter du mal...(CRESCENDO!) - OH, PIS ARRÊTE UN PEU DE JOUER TOUT LE TEMPS !!! C'EST VRAI, QUOI, C'EST ACHALANT !!! - ... - HEILLE !!! - Ben C'passque... - Quoi ? QUOI ??? HEY, me dis pas QUE... - Ben... J'pense que oui... - Hey. François ! FRANÇOIS , ARRÊTE DE ME NIAISER ! FRANÇOIS ! (FIN DU CRESCENDO ET CONCLUSION) |
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