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Tennis de table
Cette nouvelle a été publiée en janvier 2004 par la revue "Bastet"
Le commissaire regardait d'un air
mauvais ses adjoints, brandissant le listing qui dans ce geste se déroulait et
cascadait jusqu'au sol, en plein dans la tache de café qui s'étalait près du
bureau de Duprez. Ce dernier, Octave de son prénom, enculait soigneusement une
mouche qui, ronronnant de plaisir, était maintenue les ailes délicatement
plaquées sur le bureau. Histoire de se donner une contenance. Les autres
inspecteurs ne valaient pas mieux, pissant dans des violons à bas prix, ou
corrigeant les épreuves de l'Equipe d'un air profondément absorbés.
Le listing en question concernait la récapitulation
mensuelle des délits consignés sur la main-courante. Et il faisait 17 pages.
Et on était que le 13 du mois. Un vendredi, tient, au fait. Pas fait gaffe. ça
pourrait expliquer l'humeur. Avec cette histoire d'échelle branlante qui lui
avait salopé son costard pas plus tard qu'hier, alors qu'il la frôlait de trop
près au moment où elle décidait de gracieusement s'avachir (je confirme le "gracieusement", j'ai tout
vu et c'est vrai que c'était drôlement chouette. Comme au Lido le 31 décembre
sur la Deux. Acht'ment bien réglé. Euh... scuse, j't'ai interrompu.) et - disais-je - de projeter ce faisant un pot de
peinture qui attendait depuis le 34 Janvril dernier que l'on veuille bien lui
gratter la couenne sous prétexte de refaire le mur le plus pisseux des bureaux.
Et qui en avait profité pour se la briser sur ses grolles... et une bonne
partie du costard. Un beige "pré-cradingue" du plus bel effet...
Et la partie la plus intéressante du listing, c'était
la rubrique "vols et divers" qui battait son CAC40 personnel d'un bon
facteur 3, à la louche. Du balèzement jamais vu. Alors il allait falloir
rentrer dans le lard de ces petits cons qui piquent des bagnoles, Z'avez compris
? Avoranfix ! Exécution ! Et vos couilles sont dans la balance, à tous et plus
particulièrement" , acheva le commissaire en virant gracieusement sur
l'aile, à la limite du décrochement pour perte de vitesse, "à notre cher
Duprez", freins bloqués et parachute ouvert, "qui va se faire un
plaisir de réaliser une étude comparative entre la résolution immédiate de
certains dossiers et les activités développées dans les stages de réorientation
professionnelle de l'ANPE". Fin de citation. Rompez les rangs et
magnez-vous le cul, ça chauffe.
Octave Duprez se pencha avec soumission sur le
premier dossier, reliure en fait d'une série de dossiers identiques, portant
tous sur un même thème, le vol de voiture, ce qui est fréquent, mais dans ce
cas précis avec la particularité de porter sur la même voiture, ce qui est
plus rare. Enfin il n'était pas absolument certain qu'il s'agisse de la même
voiture, parce qu'aucun des acheteur n'avait eu la temps de la faire référencer
officiellement en Préfecture avant de se la faire voler. Mais les indices étaient
quand même concordants. Une Citroën CX vendue
pour avoir 48000 km et être de 1990, la coïncidence serait trop grosse.
Ne restait plus donc qu'à remettre la main dessus la
prochaine fois qu'elle réapparaîtrait, et la meilleure façon aurait été le
compte bancaire... si le paiement des ventes ne s'était pas effectué en espèces,
à chaque fois. Enfin pas à chaque fois, non. La dernière plainte faisait état
d'un règlement par chèque. Mais il n'avait pas été encaissé, bien sûr. Pas
possible de démarrer sur des bases aussi minces, en tout cas pas sans avoir
fait un petit tour d'enquête, histoire de ramasser un peu plus d'infos que
contenu dans ces dépositions ressemblant à un exercice de contraction de
texte. Sur le thème : "résumer un vol de voiture de 200 pages en moins de
300 mots". Comique. Mais maigre. Alléopdehors. Direction la chasse aux
indices. Et Duprez détestait sortir, surtout par temps pluvieux. Question de
tempérament, sans doute, il avait beau avoir un grand-père sur les trois
d'origine bretonne (et une grand-mère sur les deux de fidélité douteuse), il
était entré dans la police pour avoir un salaire, un bureau chauffé et un
imperméable sur le porte-manteaux. Pas pour se faire détremper la gueule sous
le mince prétexte d'enquêter. Mais le chef était d'une trop sale humeur, il
risquait de faire un carton sans préavis. Alors direction dehors, par prudence.
========
Premier taf, le déclarant du dernier vol. Banlieue
pourrave, immeuble moitié-naze, nains dans les pots sur le balcon, le tableau
complet, quoi. Un minable qui se prend pour Rambo quand il aiguise son couteau
à découper (offre spéciale IKEA, un lot de véritables couteaux suédois au
tranchant inaltérable, avec leur barre de fixation en plastique véritable, et
pour une somme tellement risible qu'on préfère ne pas vous en parler, vous ne
nous croiriez pas).
Et justement, il aiguisait. Pauvre poulet de Loué,
il allait passer un sale quart d'heure. Mais au moins, deux/trois infos de plus
à ramasser. L'adresse de la visite d'achat, la fille ("Lucy" ?)
et la description du mec. Pas mal, pour un début. Sauf que l'adresse
correspondait à une location vide depuis 18 mois. Ben voyons. Une descente dans
les parkings, une tentative pour décuiter le gardien desdits parkings - sans
succès réel - et un ticket de retour à la maison Poulaga, sans avoir vraiment
avancé, sauf que nanti d'un numéro de téléphone, figurant sur l'annonce de
la voiture.
Vérif rapide, bien sûr le numéro ne correspondait
pas à l'adresse de la location. Et re-dehors, pour visite de la nouvelle
adresse. Et là le jackpot ! Pas de réponse à la sonnette, la porte ouverte,
comme à la télé dans les films d'horreur, l'odeur d'abattoir en faillite dès
le hall d'entrée, et dans le salon une composition (décomposition
?) hyper-réaliste à base de cadavre de
minette, de goudron répandu et de mouches paranos. Sauf que c'était pas du
goudron, mais du sang un tantinet coagulo-séché. A voir comme la fille écartait
les jambes jusqu'à la glotte, elle avait du s'éclater drôlement la foufoune
avant de se mettre à jouer les décors façon peau de bête sur la moquette du
salon.
Octave dénicha rapidement un coin propre pour y dégueuler
prestement son Mac Chicken. (Sauce barbecue. Faudra que j'essaye la sauce
chinoise la prochaine fois, pour voir si elle a meilleur goût au retour...)
Puis la routine. Appel à la maison, attente des spécialistes ès empaillage
tout en arrachant méthodiquement, par paquets, les feuilles d'un forsythia, à
l'entrée du jardin. Duprez n'avait jamais pu blairer les forsythia. A cause du
nom sans doute, qui lui rappelait les heures de colles gagnées de haute lutte
en cours de latin.
Une fois les hommes de lard arrivés, déclaration
officielle de "trouve-cadavre", puis retour dare-dare au bureau, ne
serait-ce que pour éviter leurs réflexions graveleuses à l'encontre du
cadavre et des activités d'Octave à son égard. Sait pas pourquoi, mais les
toubibs de morgue sont encore pire que les autres dans le domaine de la vanne
cradingue et graillonnante.
Au moins le boss serait un peu calmé. Des vols de
voitures, cela fait désordre dans les statistiques de "jouissance
bourgeoise" d'un quartier. Tandis qu'un meurtre, ça en jette bien plus, et
surtout ça redonne un peu de vernis au côté "super-flic-qui-va-résoudre-l'énigme-criminelle-gräce-à-son-intuition-et-à-son-11.43-comme-à-la-télé-dans-l'inspecteur-Harry".
Fin de citation.
Une bonne séance de morpion, en attendant tout à la
fois les résultats du labo et l'installation des PC promis si les budgets d'équipement
pour la modernisation des forces de l'ordre sont débloqués. Alors là on tuera
le temps avec des jeux vidéo. Mais pour le moment, pas moyen d'échapper à la
glande façon écolier, bataille navale, morpion et autres. ça
ne fait pas très branché, mais il faut bien s'occuper, hein ?!
Et puis voilà le rapport. D'abord, meurtre confirmé.
Pour ceux qui auraient crû que la nana s'était découpée en deux du bas
jusqu'au milieu en s'épilant la chatte avec une tronçonneuse, eh ben non, le
labo confirme qu'on l'a aidée. Octave pouffa. Ces cons ! Mais la suite était
plus intéressante. La grognasse était camée ras la gueule. Du brown. Et la
dernière livraison dans le quartier avait été suivie de près, volontairement
non interceptée histoire de ramasser le max de noms. A épouiller, on y
trouverait sans doute des relations à feu la demoiselle. Des relations achetant
des dessous chez Cacharel pour leur poufiasse préférée, vu que s'était la
marque de l'équipement relevé sur le cadavre. Le reste était de moins d'intérêt,
considérations gastronomiques sur le contenu de l'appareil digestif de la
morte, remarque imbécile sur les risques encourus par ceux qui l'avaient récemment
besognée, vu qu'elle avait une magnifique blenno, et le reste à l'avenant.
Quoique la blenno, ça pourrait servir, au cas où un suspect...
Je vous passe sur les innombrables épisodes de
glande en attendant le retour des infos demandées, et on arrive directement au
retour du courrier, avec, comme à la cérémonie des Oscars, l'enveloppe que
l'on ouvre avec précipitation et maladresse. "And the winner is..."
Un nommé Marc Garrisski, dit "le bolchevik", bien qu'il n'ait jamais
eu sa carte de sa vie. Enquête de moralité, recherche des relations
professionno-associato-délictuo-... Bref, la totale, comme les petites fourmis
de la criminelle savent si bien le faire. ça
prend du temps, mais ça vous donne un dossier tellement fouillé que vous avez
l'impression de savoir en le lisant si l'intéressé se gratte les couilles de
la main gauche ou de la droite.
Visite au dernier domicile connu du suspect (ça, ça en jette un max ! "Alors, Duprez, vous avancez ? Oui patron, j'ai un
suspect sur le gaz. Je vous tiens au courant dès que ça chauffe. Très bien
Duprez, très bien. Au fait... La remarque de l'autre fois, vous n'la prenez pas
au sérieux, hein ? Vous savez c'que c'est, on s'énerve, on est mis sous
pression par la hiérarchie, mais au fond, hein, je sais bien qui sont les bons
ici, hein ? Et pour votre promotion, hein, ça devrait glisser tout seul si vous
me ramenez le poisson ce coup-ci, hein ? Bon, j'vous laisse, je dois voir
le proc' dans 10 minutes, hein ! Mais continuez, continuez, hein, je sais que
vous êtes le flic de la situation"...). Mouais. Quoique, la visite du
domicile... abandonné depuis au moins 1 cm de poussière. Défense de rire, on
s'y attendait, d't'façon.
Mais les fouilles, les fouilles, pouvez pas savoir ce
qu'on apprend avec les fouilles. Et puis, comme à la parade, ou plutôt comme
à l'école de Police, rassembler les informations, les indices, rechercher les
dénominateurs, etc. Et on trouve quoi, j'vous le demande ? Ben rien, mon Colon.
Que dalle. Nib que t'chi. La déprime, en somme. Putain de métier, j'aurais pas
du regarder "Colombo" quand j'étais môme.
========
Ce qui n'empêche pas de ramener quand même une
info. Parmis les zombis relevés à l'occasion de la dernière distribution de
brown, un nommé "Bozo", patronyme réel René Lemaitre, avec pour
particularité d'avoir été en classe avec Marc Garriski, le
"bolchevik", et pour cause, puisqu'habitant dans le même immeuble.
Immeuble se trouvant être celui où réside le dernier propriétaire connu de
la fameuse CX. Pas beau, ca ? Sauf que ça ne nous dit pas où perchent les deux
zombis. Alors la cavalerie habituelle, avis de recherche, demande
d'informations, dans l'intérêt des familles, et tutti-quanti, tant qu'à
faire, autant y mettre le paquet, on ne sait jamais d'où viendra la lumière,
comme disait Lao-Tseu.
Et jackpot once again. A peine trois jours plus tard,
quelqu'un se souvient, au troisième sous-sol des Archives, d'une overdose
assistée, quelques années plus tôt. Enfin se souvient, façon de parler, vu
que le détail était relaté dans le dossier du bolchevik, qui avait tiré
trois ans et des patates pour "usage de stupéfiants, incitation à la débauche
et non assistance à personne en danger". Ce que l'on ne savait pas à l'époque,
parce-que les Moeurs sont des enfoirés qui sauteraient leur mère plutôt que
d'aider la Criminelle, même - et surtout - quand ils ont des infos qui
aideraient bien, c'est que l'overdosée faisait le tapin pour le compte d'un
nommé... Bozo. Et que ce dernier n'était sans doute pas étranger à son
erreur de dosage. Mais vu que la Marlène (nom de la pouffe en question)
ramonait sec (et gratos) du côté des petits collègues des Moeurs, ces
derniers avaient jugé bon de laisser croire à l'O.D. purement accidentelle. Le
linge sale, ça emmerde personne pourvu qu'on ne l'étale pas en place publique.
Et c'est tout ça qu'un clampin des Archives venait de remonter à la surface,
innocemment. Allez, on creuse, on creuse, ça va bien finir par donner !
Apparement, à en croire les dépositions de l'époque,
Garriski ignorait tout des activités professionnelles de son grand amour, et de
ses associations "protecto-tapineuses". Le "Bozo", lui,
n'apparaissait qu'en filigrane des rapports exhumés. Alors re-recherche,
re-planque, re-glande... Et qui on retrouve (Merci Saint Antoine de Padoue,
patron des objets perdus, bureaux ouverts du Lundi au Vendredi de 9h00 à 17h30,
veuillez remplir le formulaire rose disponible à l'accueil avant de présenter
votre requête !...), hein, qui on retrouve ? Glandant dans un bar en cherchant
une idée de mauvais coup ? Ben le bolchevik, c'te bonne blague. Et là, Duprez
Octave, inspecteur de Police de son état, fait une grosse connerie. Au lieu de
sauter sur le lampiste, carte tricolore, menottes, vous avez le droit de ne rien
dire mais de toute façon si t'ouvre ta gueule on en profitera pour te baiser,
l'Octave se met en tête de la jouer comme à la télé. On observe, on planque,
on fait des tas de notes, en un mot on se contruit le démantèlement d'un
"dangereux réseau de trafiquants d'automobiles et de drogue", comme
si on était l'inspecteur Colombo soi-même, en attendant le moment adéquat,
juste après la dernière coupure publicitaire, pour l'exposé imparable des
faits et preuves. Et "juste une petite question, M'sieur", enlevez-moi
ça, si cette affaire n'est pas
reprise dans les programmes d'études de l'école de Police, je me lance dans la
conchyliculture. Au fait, c'est quoi, un conchyle ?
Ta gueule connard. Mollusque.
Et comme dans les meilleurs épisodes, au moment où
ça coince un peu, et où on se demande comment on va bien pouvoir sauter à la
conclusion, le deus ex-machina qui débarque, "Bozo" soi-même, dans
toute sa splendeur. On passe sur le bordel semé dans le troquet, une
arrestation pour tapage nocture et ivresse publique, c'est vraiment pas à la
hauteur des espérances. Non, mieux vaut attendre encore, quelques heures de
sommeil douillet ce n'est pas trop à sacrifier pour décrocher l'affaire de
l'année.
Et tout s'enchaîne génial, les costumes de Roger
Hart et les décors de Donald Cardwell, avec le braquage de l'agence locale des
Postes, sur le coup de 10 heures du mat'. Petite suée au moment du coup de feu.
Mais après tout, une victime ou deux, innocente(s) de préférence (z'avez déjà
vu une victime qui ne soit pas innocente ? C'est comme un camembert coulant, ou
une longue et douloureuse maladie. L'un ne va pas sans l'autre.) Apparemment,
quelqu'un dans le public venait d'éviter, justement, la longue et douloureuse
maladie, sinon le décès. Mais ça valorise l'arrestation, et puis on ne fait
pas d'omelette sans casser d'œufs...
On enchaîne sur la sortie, en CX, comme par hasard
(j'ai la vague impression de l'avoir déjà vu quelque part, cette caisse...),
un petit tour façon Starsky et Hutch dans les rues du bled. Un vioque applati
sur le pare-brise, façon moustique sur la route des vacances. On se pose un
chaouïa, histoire de vérifier s'il faut appeler l'hosto ou les Pompes Funèbres
Générales. Bon, va pour les seconds. Et on repart, non sans avoir appelé le
central pour demander de l'aide. Ben ouais, y'a que dans les séries télé que
les keufs peuvent s'arrêter pour faire un massage cardiaque à une innocente
victime (encore une, kèske j'vous disais !) et reprendre la poursuite en
chignole, au bout de 10 minutes, avec la voiture des bandits toujours en point
de mire au bout de l'avenue. A croire qu'ils ont profité de la pause bouche à bouche pour aller acheter des clopes au bar-tabac du coin.
Alors demande d'assistance, description du véhicule
recherché, et tout le bataclan. Et on roule vers Nancy, histoire de s'occuper,
vu que c'est vers l'Est que les deux cocos se sont barrés. Et re-re-jackPot (si
j'étais marié, j'aurais de sérieux doutes sur la fidélité de ma meuf, vu la
veine que je me trimballe dans cette histoire...) CX signalée en train
d'immoler un feu rouge, 10 km plus loin, avec une voiturette sans permis qui ne
s'en remettra pas, son conducteur qui découvrira prochainement les délices de
la rééducation à la marche (dès qu'on aura enlevé le plätre de ses deux
guibolles) et une troisième victime, qui a apparemment profité du choc pour
tenter de se récurer une oreille avec le contenu d'une cartouche de fusil de
chasse. Intéressant comme effet secondaire, non ? Et le temps d'arriver sur les
lieux, on constate quoi - j'vous l'donne en mille, M'sieur l'commissaire - que
le fana de l'hygiène auriculaire est un nommé Bozo...
Inutile de repartir direction le grand big assassin
dans son véhicule volé et tout et tout. Mais à peine le temps de retourner au
bureau, et l'avis de recherche Gendarmerie apparaît comme par miracle, pour un
record du monde de vitesse sur route départementale. A peine 120 bornes de
Paname. Comme qui rigole, Octave arrive, peinard, moins de deux heures plus tard
dans le patelin en question. A l'entrée de celui-ci, l'orée d'un bois où les
traces de pneus dans la terre mouillée font vraiment trop "jeu de piste
bien frais" pour être honnêtes. Là, Octave ne se sent plus péter, bombe
le torse avant de sortir de sa caisse, le pétard à la main, levé vers le ciel
comme Clint dans l'inspecteur Harry ("j'les ai vu au moins trois fois, c'te
mec, trop vrai, tu vois. Mais la classe, quelle classe..."). Mais au moment
où il va pénétrer dans le bois, la R19 banalisée qui débarque. Merde. kissésseulà
? Cartes tricolores, flingues règlementaires, salut collègues ("Merde !
Ils vont me piquer mon arrestation en solo ces cons !").
On avance, tous groupés, vers le fond du chemin de
terre, en suivant les traces de la caisse. Et on tombe dessus, au moment où le
gus est en train de s'apprêter à la décrasser à fond, à l'essence pour être
précis. Devrait pas fumer, ce con, il va foutre le feu au bois ! Et il le fait
! Et une pièce à conviction en moins, une ! Et au moment où Octave va foncer,
flamberge au vent, tel Lancelot volant au secours de sa douce Guenièvre, un léger
problème apparaît. Enfin, léger, façon de parler. Le canon d'un 7.65 spécial
Police, c'est d'une légèreté toute relative. Surtout quand il appuie sur une
nuque. Et surtout sur la mienne !!!
"-Pas
de chance, Duprez. Vraiment pas de chance.
-
Mais... Que...
-
T'as mis le nez juste là où il ne fallait pas" opine l'autre collègue.
"Vraiment pas de bol pour toi. On lui dit, Patou ?
- On
lui dit, Philou" répond l'autre néandertalien. "J'ai toujours dit
qu'on mourrait plus calme quand on savait pourquoi. Tu vois, connard, tes
affaires de vols de tires, on s'en tape royal. Et même s'il y a un peu de dope
avec. Et un peu de proxo et de trottoir. Complètement on s'en fout... On s'en
foutrait définitif si le Bozo nous avait pas intéressé au bénef. Et si le
mec là-bas, qui s'escrime à faire cramer sa bagnole risquait pas de tout
balancer sans même s'en rendre compte, si tu faisais l'erreur de l'alpaguer.
Parce-que là, pas moyen d'éviter de lier tout ça ensemble. Les caisses, la
dope, les putes. Et les keufs des Moeurs qui palpent. Alors si t'avais pas joué
le coup solo, on aurait été bien dans la merde. Mais comme t'as eu la
gentillesse de tout garder pour toi, eh ben fait le calcul de tête. Un vol de
tire, un braquage, un règlement de compte entre complices. tout ça OK,
classique et sans bavure. Sauf qu'on a pas identifié le braqueur-régleur de
compte. Mais c'est des choses qui arrivent, hein, on est pas des supermen, tout
le monde peut merder, une fois de temps en temps.
- Et
la fille en kit ? Comment elle s'intègre dans le tableau ?" rétorque
Octave, qui sent son déodorant commencer à le lächer sous les aisselles.
"-
Mais on intègre pas, mon mignon. On intègre pas. Tu sais que ces milieux là,
c'est défonce, choure, pouffiasse et compagnie. Mais personne ira faire le
lien, surtout que tes dossiers sont classés "sans suite". Ah, t'étais
pas au courant ? Remarque, normal, ça doit faire qu'à peine trois minutes
qu'ils ont été classés... Pourquoi s'emmerder à claquer le fric des
contribuables pour des petits délinquants de merde qui se la font très bien
tout seul, la répression. La preuve : t'as vu le Bozo !...
-
Mais...
- Pas de mais, mignon. Si y'a bien quelque chose que
j'ai jamais vu en 20 ans de carrière, c'est quelqu'un ouvrir sa gueule après
avoir promis de ne rien dire. Surtout quand il patiente après la prochaine
glaciation, bien au chaud dans un bloc de béton, dans la dernière oeuvre d'art
signée Bouygues. Roger ?"
========
Octave Duprez resta sans voix. Ce qui, somme toute
est assez normal avc le larynx broyé et les cervicales en meccano. Il y a des
jours où on fait des mauvais choix, c'est comme ça. Il aurait mieux fait de
s'inscrire à la section "Tennis de table" du club sportif de la
Police, plutôt que de se monter son cinéma de "flic-solitaire-mais-génial-comme-à-la-télé".
Pauvre Duprez, disparu sans laisser d'adresse - ni de regrets...
Le plus chanceux, dans l'histoire, c'est le Marc
Garriski. Rien compris au film, depuis le début, des années avant. Rien pigé
aux nanas, même pas au courant que sa Lucy nourrissait les asticots par la gräce
de Bozo. Et surtout, rien remarqué de ce qui s'était passé dans le bois, à
trois cent mètres de sa CX en train de cramer. Y'a des gens, comme ça, qui ont
une veine de pendu, et qui ne s'en rendent même pas compte.
Les veinards...
Samedi 18 Juin 1994
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