La sorcière de la commanderie

Ma mère avait 8 ans à la fin de la deuxième guerre mondiale. Elle et ses parents avaient été évacués, chez des cousins, en Bretagne, quand les armées allemandes avaient déferlé, en 1940. Et puis, la guerre perdue et l'occupation en cours, ils étaient rentrés. La vie avait repris son cours. Son cours de guerre. Et puis en 1944, ce fut la fin. Les bombardements des alliés, les sabotages des résistants. La retraite des allemands, l'arrivée des alliés. L'armistice et la guerre qui part, de plus en plus loin à l'est. Et l'année suivante, la fin de la guerre. L'été qui tire à sa fin. La rentrée des classes. 

Ma mère allait à pied à l'école. Elle partait de chez elle en passant devant l'impasse de la Commanderie, ainsi nommée parce qu'au coin de rue suivant, la rue du Temple, un vieux, très vieux bâtiment, exposait sa muraille de pierre. Une Commanderie de l'ordre des chevaliers du Temple de Jérusalem. Les templiers. Construite au XIIème siècle (c'est qu'on bâtissait solide, à l'époque...) La première semaine d'école s'est déroulée sans qu'elle ne remarque rien de particulier. Mais le lundi de la seconde semaine, elle a eu l'œil attiré par la petite maison, à moitié en ruine, qui jouxtait le monument. Dans le petit jardin rempli de mauvaises herbes qui se trouvait devant la maison, un empilement de jouets brisés avait fait son apparition. En s'approchant, elle vit également une chaîne défoncée. Il lui sembla distinguer furtivement une silhouette derrière les rideaux, mais sans pouvoir en être certaine. Et puis, elle était pressée, il ne fallait pas arriver en retard à l'école. Le soir, elle ne vit rien de plus, pas plus que le lendemain. Mais le surlendemain... 

Le surlendemain, au moment où elle passait devant la bicoque, la porte s'ouvrit, et... la sorcière apparût. Pas le moindre doute que c'était une sorcière ! Une vieille femme laide, édentée, au nez crochu et tordu, à la chevelure bizarre, comme s'il en manquait la moitié et que le restant avait été mis en place de manière à tenter de le masquer. La vision de la sorcière fit presser le pas à ma mère. Le soir, elle ne le vit pas. Mais le lendemain matin... Au moment où ma mère passait, la sorcière l'attendait déjà. Ma mère commença à accélérer le pas, mais la sorcière avança et se mit à lui parler. Débitant des formules magiques dans une langue incompréhensible, d'une voix étrangement douce. "Ziskeit, Gelibteh, Maideleh, Neshomeleh..." Ma mère, saisie, se mit à crier. A pleurer. Et partit en courant. La sorcière ne se montra plus pendant plusieurs jours. Mais ma mère savait bien qu'elle l'observait de derrière ses vitres. Alors elle se mit à faire un détour, passant par le quai de la barque, ou traversant la Scarpe par le pont du mariage, pour éviter la rue de la Commanderie. Mais le détour était long ! Alors, après quelques jours, ma mère se dit qu'elle était grande, avec ses 8 ans, et qu'elle n'avait pas à craindre des histoires de sorcières faites pour effrayer les touts petits. Après tout, elle avait vécu la fin de la guerre, les gens qui disparaissaient, arrêtés par la Gestapo. Et les hurlements des sirènes pendant les alertes aériennes. Le sifflement des bombes. La peur dans les caves. Elle en avait vu d'autre... Alors elle décida de reprendre son trajet normal. 

La sorcière commença par l'observer de derrière sa vitre. Puis elle sortit sur le pas de sa porte. Et une semaine plus tard, elle se remit à lui parler. A lui dire ses étranges formules incantatoires et incompréhensibles. "Shain vi di zibben velten. Ikh hob dikh lib". Cela devint un jeu. Un jour ma mère, d'humeur espiègle, devança la sorcière. ""Ziskeit, Gelibteh..." C'est elle qui dit la formule la première. La formule qu'elle connaissait par cœur maintenant, même si elle n'y comprenait rien. La vieille eut une étrange expression sur le visage. Puis elle se mit à glousser. A sourire. Si on pouvait appeler sourire la grimace que faisait cette bouche orpheline de dents... Et elle gloussait un étrange "voï voï voï ..." 

Les semaines passèrent. 

Un matin, la sorcière était absente au rendez-vous du chemin de l'école. Le soir également. Le lendemain matin, ne la voyant toujours pas, ma mère alla jusqu'à la porte et appela. Elle frappa, la porte s'entrouvrit en grinçant. Ma mère n'osa pas entrer, mais appela à nouveau, sans plus d'effet. Il lui fallut aller l'école, mais toute la journée elle ne put se départir de l'impression qu'il était arrivé un malheur à la sorcière de l'impasse de la Commanderie. En rentrant de l'école et en voyant que la porte était toujours entrebâillée comme elle l'avait laissée le matin, elle en eut la certitude. 

Elle rentra chez elle, et se mit à tanner ses parents, parlant de sorcière, de malheur... N'y comprenant pas grand chose, mon grand-père finit par se laisser convaincre de la suivre. Il mit son pardessus, et ils sortirent. En arrivant devant la masure, mon grand-père dit : " ah oui, je sais que c'est à nouveau habité, mais je ne sais pas par qui". Il frappa sur la porte ouverte, appela, sans plus de succès que ma mère n'en avait eu. Mais lui, étant adulte, osa pousser la porte et entrer, et appeler à nouveau. Une seule fois. Car une fois entrés, mon grand-père et ma mère qui s'était faufilée derrière lui, virent tout de suite la sorcière. Assise dans son fauteuil, elle avait l'air de dormir, la bouche ouverte. On voyait un filet de sang séché, ayant coulé de son oreille. mon grand-père s'est approché, a pris le poignet de la vieille pour vérifier son pouls, mais la lâché immédiatement : le corps était déjà froid. En retombant le bras pivota, mon grand-père et ma mère virent en même temps le tatouage, sur l'avant-bras. Le numéro matricule à l'encre bleue. Mon père soupira en disant "encore une rescapée des camps de la mort qui n'en aura pas profité bien longtemps". Puis, avec un geste d'une infinie douceur, il ferma les yeux de la morte. En sortant, ma mère se tourna et vit ce que ces yeux devaient fixer au moment de s'éteindre. Sur la cheminée, un cadre contenait la photo d'une jeune femme et de deux enfants. Deux filles, âgées sans doute de 5 et 7 ans. Ma mère se demanda qui pouvait être cette jolie jeune femme... 

Les années passèrent. Ma mère grandit, devint femme. Epousa mon père. Il était amoureux du cinéma. Et pas seulement du cinéma américain, non. Tous les cinémas. Il convainquit ma mère de le suivre, souvent. Lui faisant ainsi découvrir des mondes bien exotiques. Un jour, il lui proposa d'assister à un festival du film yiddish. Il va sans dire que ni mon père ni ma mère ne parlaient yiddish. Après avoir vérifié sur le programme que les films seraient sous-titrés et pas doublés, ce qu'elle avait en horreur, elle accepta, avec quelques réticences. Et une fois commencée la première projection, il faut bien admettre qu'elle eut beaucoup de mal à s'intéresser à une histoire romantique en yiddish, se passant à Prague en 1650... 

Elle devait plus ou moins rêvasser quand, soudain, une phrase de l'acteur principal la fit sursauter. Le temps qu'elle retrouve ses esprits et regarde le bas de l'écran, le sous-titre avait changé. Elle suivit la fin du film avec une grande attention, de plus en plus nerveuse. Dès les premières notes de la musique finale, elle se tourna vers mon père, et lui dis qu'il fallait trouver quelqu'un parlant yiddish. Il sourit et lui dit qu'au milieu d'un festival du film yiddish, cela devait pouvoir se faire... Il jeta un regard circulaire dans la salle, et désigna à ma mère un homme, en bas de la salle, au pied de l'écran. Arborant une longue barbe et des rouflaquettes entortillées, il portait un long pardessus noir, et un chapeau de feutre. Ils se dirigèrent vers lui. Quand il eut fini sa conversation, il se tourna vers eux. Ma mère lui demanda s'il parlait le yiddish. Il sourit, et avec un léger accent lui répondit par l'affirmative, en ajoutant "je suis le rabbin Lévistein". "Pouvez-vous me traduire une phrase ?" demanda ma mère. "Bien sûr. Quelle est-elle ?" 

Ma mère lui dit alors la première phrase. "Ziskeit, Gelibteh..." Celle qu'elle avait entendue dans le film... et tant de fois dans la bouche de la sorcière de l'impasse de la Commanderie. Le rabbin la regarda surpris, puis lui donna la traduction de la phrase. Ma mère prononça la seconde, puis la troisième phrase, issues des mêmes souvenirs. Que le rabbin traduisit derechef. Ma mère se détourna et s'enfuit en pleurant. Mon père jeta un regard d'excuse et d'incompréhension au rabbin, et partit à la poursuite de ma mère. Quand il l'eût rattrapée, elle pleura sur son épaule. Et - une fois calmée - lui raconta tout. 

Celui qui a dû se poser bien des questions, auxquelles personne n'a répondu, c'est le rabbin. Qui a du se demander pourquoi diable une jeune femme venait lui dire, en yiddish: "Ziskeit, Gelibteh, Maideleh, Neshomeleh, Shain vi di zibben velten. Ikh hob dikh lib..."

Ma chérie, ma bien-aimée,
Petite fille, mon coeur,
Belle comme les sept mondes,
Je t'aime...

avant de s'enfuir en pleurant. En pleurant sur des amours perdus...

D'après un texte de M. Jean-Claude RENOUX

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