Le sorcier de Maisonneuve

T'as l'air d'aimer ça, le patin, toi, qu'il me dit Ernest, l'écureuil du parc Maisonneuve. Je ne sais pas si vous étiez là quand j'ai raconté comment je l'ai rencontré. En tout cas, c'est un écureuil qui parle, suite à des ennuis avec une fée. En fait, au départ, c'était un humain, comme vous et moi. Enfin... comme vous... Parce que moi, vu que j'ai du sang de loup, par une lointaine ancêtre... Mais ça, c'est une autre histoire.  
-Ben... Ouais, que je lui ai répondu. Je m'y suis mis en arrivant icitte, et puis ça m'a bien plus. Notamment dans ce parc. Avec ces belles pistes...  
-Et ces belles patineuses ?...
-Bon, ça va, hein !

Faut dire que ce soir là, j'étais venu sans arrière pensées patiner dans le parc. Mais ce que j'avais trouvé, en  train de parcourir la piste cyclable, s'était chargé de m'en donner, des arrières pensées. Et je venais d'abandonner la poursuite, hors d'haleine, d'une superbe créature patinant - hélas - trop vite et trop bien pour moi, quand j'avais repéré l'écureuil, en train de rigoler dans sa moustache, du haut d'un de ses arbres favoris. J'avais donc déchaussé les patins, et j'étais allé à sa rencontre.

-Et le sorcier, t'a jamais essayé de faire la course avec lui ?  
-Le sorcier ? Ernest (est-ce que je vous l'ai déjà dit ? En tout cas l'écureuil de Maisonneuve s'appelle Ernest. Enfin, il s'appelait Ernest quand il était un homme. Alors il a préféré ne pas changer de nom...) Ernest, que je lui dit, t'as trop bu de jus de gland fermenté !

Ça, c'est une plaisanterie entre nous. Enfin, je suis pas certain qu'il l'apprécie vraiment... Faut dire que - en tant qu'écureuil - les occasions de s'en mettre un petit derrière la cravate sont plutôt rares...

-Non, idiot. Je suis sérieux, qu'il reprend. Tu ne savais pas qu'il y avait un sorcier au parc ?  
-Un sorcier ?... Tu veux dire... Un sorcier attitré ?  
-Ouais, en quelque sorte. Il patine souvent, je suis certain que tu l'as déjà vu...  
-Ben, moi j'ai pas l'impression, que je lui ai répondu.

Là il s'est énervé (faut dire qu'il est un peu soupe au lait, surtout les jours où la récolte de glands n'a pas été bonne. Et c'était le cas ce jour là...)

-Crisse de tête d'épais ! Tu t'imagines quand même pas qu'il va patiner avec un chapeau pointu et une robe décorée de croissants de lune, non ? T'as beau avoir du sang de loup, tu patines pas à quatre pattes, que je sache !

Là, j'ai dû admettre qu'il avait raison. Mais avant que j'ai eu le temps de répondre quoi que ce soit, il m'a dit :

-Tiens, regarde, c'est lui qui passe sur la piste !  

Alors j'ai regardé, et j'ai vu un type que j'avais effectivement déjà vu patiner. Dans les 50, 60 ans, mince, l'air sportif. Maillot moulant, bronzé, barbe blanche et tête nue. Et qui était en train de glisser en roue libre, faisant des zigzags en marche arrière, en remontant la pente de la petite cuvette qui est vers l'angle Sherbrooke, Viau.

Hein ?

Qui était en train, en roue libre, ET EN ACCELERANT !... de remonter la pente ?...

Effectivement, ça aurait dû me mettre la puce à l'oreille... Je regardais à nouveau Ernest.

-Et... Qu'est-ce qu'il fait icitte ? Je veux dire... Il est toujours dans ce parc ? Ou il se contente d'y passer ?  
-Oh que non, il ne passe pas pour le fun. En fait, il est coincé dans le parc depuis belle lurette.  
-Coincé ???  
-Ouais... Un peu comme moi, même si les raisons ne sont pas les mêmes...  
-Allez, Ernest, ne me fais pas languir, explique-toi !
-Bon, qu'il me dit, voyons voir... As-tu déjà remarqué le cercle de pierres, dans le petit bosquet qui est le long du jardin botanique, vers les jardins communautaires ?
-Oui. Je me suis dis qu'ils avaient mis ça comme déco.
-Ben non. En fait, ce cercle date d'il y a bien longtemps, bien avant le parc, bien avant Montréal même.
-Si longtemps que ça ? que je lui dit.
-HEY ! Si tu m'interromps sans arrêt, on y arrivera jamais !!!
-OK, OK, je lui ai répondu. Je me tais et j'écoute... Il a repris.

Il y a fort longtemps, bien avant que les européens n'arrivent sur leur navires de bois, vivaient sur la grande île du grand fleuve deux hommes. Deux sorciers, devrais-je dire. Deux puissants sorciers, même. Tellement puissants que les indiens évitaient la grande île et préféraient n'y passer que le temps strictement nécessaire, quand ils allaient y chasser, par exemple.

Les deux sorciers s'étaient plus ou moins partagés le territoire, peut-être en s'affrontant, mais si cela avait été le cas, personne n'y avait assisté... Ou n'avait survécu pour le raconter. Ils vivaient donc en -  relative - bonne entente, jusqu'à un beau jour où, pour une raison stupide ils se sont fächés l'un envers l'autre. Avant ce jour, on ne peut pas dire qu'ils se fréquentaient beaucoup. De toute façon ils ne parlaient pas la même langue. L'un - celui que tu as vu tout à l'heure - parlait français, l'autre était anglophone.

-Mais - je ne peux m'empêcher de l'interrompre à nouveau - J'avais toujours crû qu'avant l'arrivée des européens, on ne parlait ni français ni anglais en Amérique !
-Ben ça prouve qu'il faut pas croire tout ce qu'on raconte ! On parlait anglais et français icitte avant que les anglais et les français ne le sachent. De toute façon personne ne sait d'où ils venaient, ces sorciers...

En tout cas, ils faisaient leurs affaires de sorcier sans s'occuper l'un de l'autre. Mais un jour, l'un des deux décide d'aller se baigner dans le fleuve, à la pointe de l'île. Il s'y rend (en volant, j'imagine), se trouve une petite crique sablonneuse, s'apprête à s'élancer dans le fleuve au moment ou il se rend compte que l'autre sorcier est lui aussi au bord du fleuve, dans la crique voisine...

On ne sait pas lequel a dit le premier quelque chose qui a déplu à l'autre, toujours est-il que le ton monte, de plus en plus, jusqu'à ce qu'ils en viennent aux mains. Mais comme c'était des sorciers et pas des humains normaux, ils ne se sont pas arrêtés là. Bientôt les éclairs ont commencé à zébrer le ciel, les tornades à arracher les arbres, et les formules magiques à voler bas. Les deux sorciers se sont repliés sur leurs chäteaux respectifs, et de là, ont continué à s'attaquer mutuellement. Les chäteaux étaient éloignés même si à portée de vue. En tout cas, à portée de sortilège. L'un des chäteaux se dressait là où subsiste aujourd'hui le cercle de pierres. Le second était bien plus loin vers l'Ouest, à peu près du côté où se trouve maintenant l'Oratoire Saint Joseph. Et ce beau monde de s'envoyer des sorts et des maléfices toujours plus puissants, faisant toujours plus d'effet et de dégäts. Et bang ! Un éclair de feu qui t'arrache un bout de la rive sud de la grande île (remarque, ce bout là il ne s'est pas perdu, on a construit les îles Saint Hélène et Notre Dame avec). Et pfuit... Un ouragan si violent qu'il emporte la pointe d'Urfé, qui l'emporte tellement que c'est maintenant une baie. Et crac ! Un tremblement de terre qui casse littéralement l'île en deux, tandis qu'une nouvelle rivière apparaît là où l'eau du fleuve envahit les prairies, à l'endroit de la fracture. D'où son nom, la Rivière des Prairies. Et tout ça accompagné d'un côté par des " Foutredieu " et autres " cornegidouille ", de l'autre par des " motherfucker " ou des " commonwealth " - me demande pas pourquoi, mais ceux qui m'ont raconté l'histoire ont l'air de prendre ce mot là pour une insulte grave... Mais rien n'y fait. Ils sont tous les deux tellement puissants qu'aucun de leurs sorts ne peut abattre l'autre.

Alors ils ont tous les deux pris un temps mort, le temps de concocter la plus terrible des imprécations, le plus puissant des maléfices, pour terrasser leur ennemi. Et ils l'ont lancé, en même temps. Que s'est-il passé ? Est-ce juste l'effet de ces gigantesques sortilèges ? Est-ce qu'une sorte de court-circuit magique s'est produit quand les deux sortilèges se sont croisés, mêlés ? En tout cas ils se sont mélangés, renforcés, et ont produit des effets auxquels leurs auteurs n'avaient probablement pas pensé. Le sorcier anglais a vu la terre et les roches se soulever de tous côtés, vers le ciel, et des milliers, des millions de tonnes de débris venir recouvrir son chäteau, formant un tas énorme. Qu'on appelle maintenant le Mont Royal. Côté français, ça ne s'est pas beaucoup mieux passé, vu qu'au milieu d'une gerbe de flammes, le donjon du chäteau est parti vers le ciel comme une fusée, avant de basculer, et de retomber sur la terre, le toit en premier, s'enfonçant au moment de l'impact si profondément que seules ses fondations affleurent encore à la surface. Le cercle de pierres dont je te parlais tout à l'heure. Mais les dégäts immobiliers ne furent pas les pires pour les deux sorciers. Quand ils eurent - après plusieurs jours - réussis l'un comme l'autre à revenir à la surface, ils virent tous deux, autour des ruines de leur demeure, un cercle de feu infranchissable, dommage collatéral de l'apocalypse magique qui venait d'avoir lieu. Et quand je dis infranchissable, c'est " infranchissable par un sorcier " qu'il faut comprendre. Au fil du temps, le feu s'est éteint, la fumée a cessé, mais la force magique de ces cercles est restée intacte. Les deux sorciers sont coincés, probablement jusqu'à la fin des temps, l'un sur le Mont Royal, vu que son chäteau s'y trouve, l'autre dans le parc Maisonneuve où sa demeure se dresse encore, bien que la tête en bas, sous terre.

Après cela, bien du temps s'est écoulé. Les européens sont arrivés, les vieilles légendes de combats titanesques sur la grande île ont été oubliées. On a construit un peu partout des demeures humaines. Et des parcs. Quand il ont construit celui-ci, ils ont bien trouvé les fondations du chäteau, ce cercle de roches noires dépassant de terre. Ils ont commencé à les enlever. Mais quand ils ont vu que la roche continuait, toujours plus profond, ils ont abandonné, tout recouvert de terre et planté des arbres. Mais les roches ont réapparu. Tu sais ce que c'est, quand tu as une roche dans le sol, elle finit toujours par remonter à la surface. Comme les arbres avaient poussé autour, personne ne s'en est soucié. Voilà l'histoire. Voilà l'histoire. 

Je ne pus m'empêcher de demander à Ernest :
- Et où as-tu entendu parler de cette histoire ?
- Ben, icitte, où veux-tu donc ? C'est des écureuils d'icitte qui me l'ont racontée.
- Tu parles écureuil, toi ?
- Ben, j'en suis un, non ?
- Euh... Ouais... Mais... Tu leur fais confiance ?
- Je... Je ne sais pas trop. De toutes façon, je ne peux pas aller sur la montagne pour vérifier s'il y vit bien un deuxième sorcier. Vas-y toi, si tu veux. Mais c'est vrai que la crédibilité des histoires racontées par les écureuils d'icitte... Je ne sais pas... En plus, ils ne sont sans doute pas objectifs, vu qu'ils sont tous francophones... Mais je pense quand même que cette histoire est vraie. La preuve, c'est quand même bien que le sorcier français, pour s'occuper, vient faire du patin, certains jours dans le parc... Et puis, la meilleure preuve qu'elle est vraie, c'est quand même qu'on continue à parler anglais dans l'ouest de l'île, et français dans l'est. Non ?

00563 visiteurs