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Le sorcier de Maisonneuve
T'as l'air d'aimer ça, le patin, toi, qu'il me dit Ernest,
l'écureuil du parc Maisonneuve. Je ne sais pas si vous étiez là quand
j'ai raconté comment je l'ai rencontré. En tout cas, c'est un écureuil
qui parle, suite à des ennuis avec une fée. En fait, au départ, c'était un
humain, comme vous et moi. Enfin... comme vous... Parce que moi, vu que j'ai
du sang de loup, par une lointaine ancêtre... Mais ça, c'est une autre
histoire. Faut
dire que ce soir là, j'étais venu sans arrière pensées patiner dans le
parc. Mais ce que j'avais trouvé, en train
de parcourir la piste cyclable, s'était chargé de m'en donner, des arrières
pensées. Et je venais d'abandonner la poursuite, hors d'haleine, d'une
superbe créature patinant - hélas - trop vite et trop bien pour moi, quand
j'avais repéré l'écureuil, en train de rigoler dans sa moustache, du haut
d'un de ses arbres favoris. J'avais donc déchaussé les patins, et j'étais
allé à sa rencontre. -Et le sorcier, t'a jamais essayé de faire la course avec lui ? Ça,
c'est une plaisanterie entre nous. Enfin, je suis pas certain qu'il l'apprécie
vraiment... Faut dire que - en tant qu'écureuil - les occasions de s'en
mettre un petit derrière la cravate sont plutôt rares... -Non, idiot. Je suis sérieux, qu'il reprend. Tu ne savais pas qu'il y
avait un sorcier au parc ? Là
il s'est énervé (faut dire qu'il est un peu soupe au lait, surtout les
jours où la récolte de glands n'a pas été bonne. Et c'était le cas ce
jour là...) -Crisse de tête d'épais ! Tu t'imagines quand même pas qu'il
va patiner avec un chapeau pointu et une robe décorée de croissants de lune,
non ? T'as beau avoir du sang de loup, tu patines pas à quatre pattes,
que je sache ! Là,
j'ai dû admettre qu'il avait raison. Mais avant que j'ai eu le temps de répondre
quoi que ce soit, il m'a dit : -Tiens, regarde, c'est lui qui passe sur la piste ! Alors
j'ai regardé, et j'ai vu un type que j'avais effectivement déjà vu
patiner. Dans les 50, 60 ans, mince, l'air sportif. Maillot moulant, bronzé,
barbe blanche et tête nue. Et qui était en train de glisser en roue libre,
faisant des zigzags en marche arrière, en remontant la pente de la petite
cuvette qui est vers l'angle Sherbrooke, Viau. Hein ? Qui était en train, en roue libre, ET EN ACCELERANT !... de remonter la pente ?... Effectivement, ça aurait dû me mettre la puce à l'oreille... Je regardais à nouveau
Ernest. -Et... Qu'est-ce qu'il fait icitte ? Je veux dire... Il est
toujours dans ce parc ? Ou il se contente d'y passer ? Il
y a fort longtemps, bien avant que les européens n'arrivent sur leur navires
de bois, vivaient sur la grande île du grand fleuve deux hommes. Deux sorciers,
devrais-je dire. Deux puissants sorciers, même. Tellement puissants que les
indiens évitaient la grande île et préféraient n'y passer que le temps
strictement nécessaire, quand ils allaient y chasser, par exemple. Les
deux sorciers s'étaient plus ou moins partagés le territoire, peut-être en
s'affrontant, mais si cela avait été le cas, personne n'y avait assisté...
Ou n'avait survécu pour le raconter. Ils vivaient donc en -
relative - bonne entente, jusqu'à un beau jour où, pour une raison
stupide ils se sont fächés l'un envers l'autre. Avant ce jour, on ne peut
pas dire qu'ils se fréquentaient beaucoup. De toute façon ils ne parlaient
pas la même langue. L'un - celui que tu as vu tout à l'heure - parlait
français, l'autre était anglophone. -Mais - je ne peux m'empêcher de l'interrompre à nouveau -
J'avais toujours crû qu'avant l'arrivée des européens, on ne parlait ni
français ni anglais en Amérique ! En
tout cas, ils faisaient leurs affaires de sorcier sans s'occuper l'un de
l'autre. Mais un jour, l'un des deux décide d'aller se baigner dans le
fleuve, à la pointe de l'île. Il s'y rend (en volant, j'imagine), se
trouve une petite crique sablonneuse, s'apprête à s'élancer dans le
fleuve au moment ou il se rend compte que l'autre sorcier est lui aussi au bord du
fleuve, dans la crique voisine... On
ne sait pas lequel a dit le premier quelque chose qui a déplu à l'autre,
toujours est-il que le ton monte, de plus en plus, jusqu'à ce qu'ils en
viennent aux mains. Mais comme c'était des sorciers et pas des humains
normaux, ils ne se sont pas arrêtés là. Bientôt les éclairs ont commencé
à zébrer le ciel, les tornades à arracher les arbres, et les formules
magiques à voler bas. Les deux sorciers se sont repliés sur leurs chäteaux
respectifs, et de là, ont continué à s'attaquer mutuellement. Les chäteaux
étaient éloignés même si à portée de vue. En tout cas, à portée de
sortilège. L'un des chäteaux se dressait là où subsiste aujourd'hui le
cercle de pierres. Le second était bien plus loin vers l'Ouest, à peu près
du côté où se trouve maintenant l'Oratoire Saint Joseph. Et ce beau monde
de s'envoyer des sorts et des maléfices toujours plus puissants, faisant
toujours plus d'effet et de dégäts. Et bang ! Un éclair de feu qui
t'arrache un bout de la rive sud de la grande île (remarque, ce bout là il
ne s'est pas perdu, on a construit les îles Saint Hélène et Notre Dame
avec). Et pfuit... Un ouragan si violent qu'il emporte la pointe d'Urfé,
qui l'emporte tellement que c'est maintenant une baie. Et crac ! Un
tremblement de terre qui casse littéralement l'île en deux, tandis qu'une nouvelle
rivière apparaît là où l'eau du fleuve envahit les prairies, à
l'endroit de la fracture. D'où son nom, la Rivière des Prairies. Et tout
ça accompagné d'un côté par des " Foutredieu " et autres
" cornegidouille ", de l'autre par des " motherfucker "
ou des " commonwealth " - me demande pas pourquoi, mais ceux
qui m'ont raconté l'histoire ont l'air de prendre ce mot là pour une
insulte grave... Mais rien n'y fait. Ils sont tous les deux tellement
puissants qu'aucun de leurs sorts ne peut abattre l'autre. Alors
ils ont tous les deux pris un temps mort, le temps de concocter la plus terrible
des imprécations, le plus puissant des maléfices, pour terrasser leur ennemi.
Et ils l'ont lancé, en même temps. Que s'est-il passé ? Est-ce juste
l'effet de ces gigantesques sortilèges ? Est-ce qu'une sorte de
court-circuit magique s'est produit quand les deux sortilèges se sont croisés,
mêlés ? En tout cas ils se sont mélangés, renforcés, et ont produit
des effets auxquels leurs auteurs n'avaient probablement pas pensé. Le
sorcier anglais a vu la terre et les roches se soulever de tous côtés, vers le
ciel, et des milliers, des millions de tonnes de débris venir recouvrir son chäteau,
formant un tas énorme. Qu'on appelle maintenant le Mont Royal. Côté français,
ça ne s'est pas beaucoup mieux passé, vu qu'au milieu d'une gerbe de
flammes, le donjon du chäteau est parti vers le ciel comme une fusée, avant de
basculer, et de retomber sur la terre, le toit en premier, s'enfonçant au
moment de l'impact si profondément que seules ses fondations affleurent
encore à la
surface. Le cercle de pierres dont je te parlais tout à l'heure. Mais les dégäts
immobiliers ne furent pas les pires pour les deux sorciers. Quand ils eurent -
après plusieurs jours - réussis l'un comme l'autre à revenir à la
surface, ils virent tous deux, autour des ruines de leur demeure, un cercle de
feu infranchissable, dommage collatéral de l'apocalypse magique qui venait
d'avoir lieu. Et quand je dis infranchissable, c'est " infranchissable
par un sorcier " qu'il faut comprendre. Au fil du temps, le feu s'est
éteint, la fumée a cessé, mais la force magique de ces cercles est restée
intacte. Les deux sorciers sont coincés, probablement jusqu'à la fin des
temps, l'un sur le Mont Royal, vu que son chäteau s'y trouve, l'autre
dans le parc Maisonneuve où sa demeure se dresse encore, bien que la tête en
bas, sous terre. Après
cela, bien du temps s'est écoulé. Les européens sont arrivés, les vieilles
légendes de combats titanesques sur la grande île ont été oubliées. On a construit un peu partout des demeures humaines.
Et des parcs. Quand il ont construit celui-ci, ils ont bien trouvé les
fondations du chäteau, ce cercle de roches noires dépassant de terre. Ils ont
commencé à les enlever. Mais quand ils ont vu que la roche continuait,
toujours plus profond, ils ont abandonné, tout recouvert de terre et planté
des arbres. Mais les
roches ont réapparu. Tu sais ce que c'est, quand tu as une roche dans le sol,
elle finit toujours par remonter à la surface. Comme les arbres avaient poussé
autour, personne ne s'en est soucié. Voilà l'histoire. Voilà l'histoire. |
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