L'église Saint-Merri
C'est quand j'habitais encore à Paris que j'ai fait la connaissance de Blandine. Je l'ai rencontrée dans le quartier des Halles, près duquel je travaillais à l'époque. Une douce, gentille jeune fille. Timide. Et pressée. Toujours pressée. La première fois que je l'ai vue, c'était dans les jardins qui bordent l'église Saint-Eustache, au nord du forum des Halles. Elle était assise sur un banc, nourrissant les pigeons obèses d'un air absent. Je me suis approché, me suis installé près d'elle. Elle m'a regardé, m'a souri. On a engagé la conversation. On a parlé de choses et d'autres, mais très vite elle a regardé sa montre, s'est excusée et est partie. Je suis resté avec les pigeons... Un jour pourtant, j'ai décidé qu'il me fallait savoir. Cela faisait trop longtemps, nous étions devenus trop intimes maintenant pour que continuent ces cachotteries. Alors je l'ai empêchée de partir. Je lui ai dit que je ne la laisserai que quand elle m'aurait avoué vers quel amant jaloux et pressé elle comptait se rendre. Mais ma plaisanterie douteuse a eu l'air de l'effrayer bien plus que de la faire rire. Elle tirait le bras que je lui retenais comme si sa vie était menacée. Elle s'est mise à me supplier de la laisser, me promettant de tout me dire le lendemain si seulement j'acceptais de la laisser partir. Surpris et même un peu inquiet de l'intensité douloureuse de sa réaction, je l'ai laissée. Le lendemain, j'étais certain qu'elle ne serait pas là. J'étais même persuadé - vu sa réaction de la veille - que mon attitude me l'avait fait définitivement perdre, même si j'ignorais exactement pourquoi. Malgré cela, je suis retourné au même endroit que la veille, en espérant... J'ai attendu longtemps, convaincu un peu plus à chaque instant que je ne la reverrai jamais. Et j'allais partir quand enfin, je l'ai vue arriver. Quand elle a été devant moi, je me suis agenouillé à ses pieds, m'excusant de mon attitude de la veille. Elle a rit, m'a relevé, et m'a dit de ne pas me donner en spectacle. Puis elle s'est blottie contre moi, et d'une voix à peine audible, a ajouté " Je vais tout te raconter. Tu ne me croiras sans doute pas, mais je te dois bien cela. " J'ai protesté, me suis excusé encore, puis me suis taire. Quand j'ai vu son regard, profond et empli d'une indicible tristesse, un regard que quelqu'un de vingt-cinq ans ne peut pas - ne doit pas - avoir, j'ai compris qu'il me fallait me taire et l'écouter. " Il y a bien des années de cela, je suis allée un jour prier à l'église Saint-Merri " Je n'ai pu m'empêcher de l'interrompre en riant. Non pour moquer sa foi, que je respectais sans pour autant la partager. Mais pour le " bien des années " prononcé par cette bouche si jeune... Elle m'a jeté un regard peiné, et j'ai cessé de rire, le rouge aux joues. Elle a repris son récit. " Je suis allé prier à l'église Saint-Merri, celle que tu vois au bout de cette place. Ayant prié, j'ai allumé un cierge à la mémoire de ma grand-mère. J'allais le poser devant la statue de la vierge, quand j'ai entendu une voix derrière moi. Qui m'appelait par mon nom ! Blandine, Blandine, alors c'est toi ? disait la voix. Je me suis retournée, et me suis trouvée face à un homme, assez beau, d'âge indéfinissable. Il était tout habillé de noir. Je l'ai regardé étonnée, car j'étais certaine de ne pas le connaître. Blandine, a dit l'homme, as-tu vu ce que tu as dans la main ? Je n'ai pu m'empêcher de baisser les yeux avant de lui répondre que c'était un cierge. Oui, a-t-il répondu d'un ton impatient. Mais encore ?... Là, je n'ai rien su ajouter. Mais c'est TON cierge ! Comme je haussais les épaules, il a souri. D'un sourire à faire passer l'envie de sourire à quiconque. Et il a parlé. Il m'a expliqué qu'il était le Diable. Et que - il y a fort longtemps de cela - Dieu et lui avaient passé un petit arrangement. En échange du préjudice subi par Satan (incarner le mal, ce n'est pas drôle tous les jours), Dieu consentait à lui accorder quelques âmes. Ils avaient mis du temps à se mettre d'accord sur les modalités de l'arrangement, pour finalement parvenir au suivant : dans chaque ville comportant une cathédrale, une église serait désignée. Et dans cette église, l'individu qui allumerait le millième cierge à Notre Dame des Suffrages verrait son âme destinée au Malin. A Paris, cette église, c'est l'église Saint-Merri. Et mon cierge était le millième. Je ne saurais pas te dire comment je savais qu'il ne s'agissait pas d'une plaisanterie et que cette homme - cette créature - disait vrai. Mais je le savais, sans la moindre place pour le doute. Je lui ai demandé si je pouvais partir, régler mes affaires... Il a éclaté de rire, et m'a dit que tant que mon cierge brûlait, je pouvais faire ce que bon me semblait. Protégeant la flamme, je suis sortie en hâte. En partant, je suis repassé devant le funeste présentoir où j'avais acheté mon cierge, et j'en ai pris une poignée d'autres. Rentrée chez moi, j'ai allumé un cierge au premier, quand il a commencé à arriver à sa fin. Puis un autre au second, et ainsi de suite. Et depuis ce jour, ma vie se passe d'un cierge à l'autre. Quelle que soit leur taille - ce doit être un effet de la malédiction d'origine - ils ne brûlent jamais plus d'une heure. Pendant cette heure, je fais ce que je veux. Mais il me faut toujours être là pour rallumer le suivant - au risque d'y perdre ma vie et mon âme. Voilà mon histoire ". Je suis resté silencieux. Ses yeux, son ton de voix, tout me montrait qu'elle était mortellement sérieuse. Soudain, elle a regardé sa montre, et m'a dit en se retournant déjà " je dois y aller, je suis en retard ". Et elle est partie. Pris d'une idée subite, je l'ai suivie. Lui ai bloqué le chemin. Et lui ai demandé depuis quand cela durait. Combien de mois ou d'années elle avait volé ainsi à Lucifer. Elle s'est arrêtée. M'a regardé tristement, et m'a demandé de la laisser partir, si je l'aimais au moins un peu. Je me suis écarté, et avant de disparaître dans la foule, elle m'a jeté " Cela a commencé il y a bien longtemps. Je brûle des cierges sans discontinuer depuis 1902 " Puis elle a fait demi-tour et a disparu dans les escaliers du métro. Le lendemain, je suis retourner flâner au bord de la fontaine de Tinguely. Le long des murs de l'église Saint-Merri. Près de Beaubourg, le musée Pompidou. Mais elle n'est pas venue, ni ce jour là, ni aucun autre par la suite. J'ai pourtant eu de ses nouvelles, quelques mois plus tard. Lors d'une réception chez un ami qui habitait Belleville, j'ai fait la connaissance d'un pompier. On a discuté toute la soirée, et ce gars là était aussi passionné que passionnant. Intarissable d 'anecdotes sur son métier. Au bout d'une heure environ, je lui ai demandé ce qu'il avait vécu de plus curieux dans sa carrière. Il m'a répondu sans presque réfléchir que c'était sûrement cet incendie, il y a de cela plusieurs mois. Un incendie pas très loin d'ici. Dans un immeuble heureusement vide, détruisant de fond en comble l'appartement d'une jeune fille. " Et alors, quoi d'étrange à cela ? " Eh bien, l'étrange, c'est qu'on avait trouvé aucun corps, mais que la jeune fille n'avait pour autant jamais reparu. L'étrange, c'est que l'incendie avait été causé par un cierge mettant le feu à un rideau. L'étrange encore, c'est que dans l'appartement détruit, on avait trouvé une vraie montagne de cire, comme si des caisses et des caisses de cierges avaient fondu dan l'incendie. L'étrange enfin, c'est que les analyses de la police avaient montré par la suite que les plus anciennes couches de cire dans l'appartement, loin d'être contemporaine de l'incendie, étaient là depuis près d'un siècle, depuis une date estimée par l'expert entre 1900 et 1910... Je ne l'ai jamais revue, ma Blandine. Mais j'espère de tout mon cœur que ce jour là elle a réussi à s'enfuir, avec au moins un cierge allumé à la main... Et la preuve que je dis vrai ? Eh bien... Allez donc voir l'église Saint-Merri. Au milieu de son portail, là où dans la plupart des églises c'est l'image du Christ qui accueille les fidèles, vous verrez une statue bien étrange. Barbue, certes. Mais cornue également... D'après " Légendes et récits de Paris " - Nathalie Tournillon - Editions Ouest-France |
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