Le roi des pirates

Librement adapté de "La bague du capitaine " d'Anatole Le Braz

Il était jeune, à peine plus de 30 ans. Il était grand et fort. Il était beau. Il était riche. C'était le Roi des Pirates. Il avait tout pour être heureux.

S'il était pirate, c'est parce que voilà longtemps, à peine plus qu'adolescent, il était tombé éperdument amoureux de Mona, la couturière de son village du Trégor. Mais elle avait ri de lui. Elle l'avait repoussé, parce qu'il n'avait pas de bien, fils de pauvre paysan qu'il était. Alors il s'était fäché. Il était parti en lui criant "C'est de l'argent que tu veux ? Eh bien je vais en faire ! Je vais en faire tellement que c'est toi qui demanderas ma main, quand je reviendrai. Oui, je te le promets, tu supplieras pour avoir mon anneau !" Il avait claqué la porte, et pris la route. Il était allé à la ville, le grand port, à l'est. Trouvé de petits métiers. Vivoté. Et puis un jour, attiré par la solde et par l'air du large, il s'était engagé, sur un navire de guerre. Son premier voyage s'était interrompu quand un navire pirate avait engagé le combat avec eux, aux abords des Caraïbes. Le combat avait été longtemps indécis, mais les soldats avaient fini par succomber sous le nombre et la hargne des pirates. L'équipage avait été massacré, mais lui-même s'était si bien battu que le capitaine pirate lui avait offert sa gräce s'il rejoignait leurs rangs. Pareille proposition ne se refuse pas...

Il a entamé une vie de pirate, apprenant le métier et montant en grade, jusqu'au jour ou il a eu son propre navire. Très vite il est devenu célèbre. Très vite aussi, il a été respecté. Et malgré son jeune äge, on a suivi ses conseils. S'est enrôlé pour ses courses. Bientôt, on s'est mis à l'appeler "le Roi des Pirates ". Oh, bien sûr, les pirates n'ont pas de roi. Mais c'est pourtant bien eux qui ont décidé de l'appeler de cette façon. Course après course, les années ont passé. Et puis un jour, il a fait la course de trop.

Ce jour là, la mer des Sargasses était écrasée par un soleil de plomb. Et dans la petite brise du jour, le navire du Roi des Pirates était bien trop rapide pour manquer sa proie : un galion ventru aux armes du Vatican. Les gardes suisses - pourtant réputés - n'ont pas résisté longtemps aux assauts des pirates. Une fois les gardes passés au fil de l'épée, le Roi s'est fait amener les passagers pour lesquels ce navire avait été affrété. Un évêque et son confesseur. Mais pas n'importe quel évêque. Celui-là était le responsable en chef de toutes les missions d'Amérique. Et si c'était un homme de pouvoir, son confesseur lui était un homme de bien. Un quasi saint homme. Le Roi des Pirates, qui se souvenait avoir été baptisé dans un lointain passé, a décidé d'être magnanime. Il a annoncé à l'évêque que sa vie et ses possessions personnelles seraient en sécurité, et que sa liberté lui serait rendue contre le paiement d'une juste rançon. L'évêque a crié. L'évêque a tempêté. L'évêque a hurlé. L'évêque a vomi des insultes et des malédictions, à l'encontre de ceux qui se permettent de dévaliser les serviteurs de Dieu, pauvres parmi les pauvres, dévoués au service du bien, et... Le Roi des Pirates l'a interrompu pour lui demander comment il faisait coïncider sa condition de "pauvre parmi les pauvres " avec les lourdes bagues en or qui lui rendaient les mains aussi pesantes que son tour de taille était arrondi. Devant le silence de l'évêque, le Roi des Pirates a réitéré son offre. Mais l'évêque s'est drapé dans un silence méprisant.

Est-ce la chaleur, la fatigue du combat, la stupidité de l'évêque ou un mélange des trois, en tout cas le Roi des Pirates a perdu le contrôle de son humeur. Il a crié à l'évêque "Tu ne veux pas comprendre ? Je vais t'aider ! " et à ses hommes "Saisissez-vous du confesseur et amenez-le à la planche ! ". Tout le monde s'est retrouvé sur le pont, le confesseur, ligoté et debout sur une planche qui s'avançait par-dessus bord. Une dernière fois, le Roi des Pirates a demandé à l'évêque d'accepter de payer rançon. L'évêque, ébahi par ce qu'il voyait, n'a pas répondu. Fou de rage, le Roi des Pirates a lui-même planté son épée dans la fesse du malheureux confesseur. Ce dernier, surpris, a avancé d'un pas pour éviter la morsure de la lame. Et il est tombé dans l'eau.

Curieusement, le confesseur ne s'est pas noyé tout de suite. Pas plus qu'il n'a été dévoré sur-le-champ par un requin. Il a flotté plusieurs minutes, buvant régulièrement son calice d'eau de mer. Et soudain il a eu une vision, une transe, une illumination, appelez ça comme vous voulez. Il s'est mis à crier, produisant de curieux bruits de bulles quand l'eau lui envahissait la bouche. "ROI DES PIRATES ! Tu as commis le pêché de trop ! En t'attaquant à un serviteur de Dieu, tu déclenches son courroux ! Il te le fera payer, dans ce que tu as de plus cher ! " Le Roi des Pirates, songeur, s'est éloigné du bord. La voix du confesseur s'est soudain tue, quand un aileron noir a crevé la surface de la mer. L'évêque a compris le message, et accepté de payer.

Une fois rentré au port, une fois l'évêque et son navire rachetés par les finances papales, le Roi des Pirates n'a pas profité de sa lucrative aventure pour se dorer au soleil. Hanté par les paroles du confesseur, il ne cessait plus de penser à Mona. Mona qu'il avait tout fait pour oublier ces dernières années. Mona qui était resté ce qu'il avait de plus cher. Mona qui certainement lui demanderait sa main s'il rentrait au pays maintenant, riche et puissant. Il s'est finalement décidé, et a réarmé son navire, embarqué ses meilleurs hommes, et mis le cap sur l'Europe. Sur la France. Sur la Bretagne.

La traversée s'est bien passée, mais à l'entrée de la Manche, une terrible tempête les a pris en chasse. Ils ont fuit devant les vagues déchaînées, et ont bien cru avoir réussi, volant sur les vagues dans la nuit noire et hurlante comme un vaisseau fantôme. Mais aux abords de Saint-Michel en Grève, alors qu'ils allaient pouvoir se réfugier dans un port, la tempête les a rattrapés. Les a attrapés. Les a tournés et retournés. Les a broyés sur les rochers du bord de mer.

Il est grand et fort. Il est jeune, à peine plus de trente ans. Il est beau et riche. C'est le Roi des Pirates. Il avait tout pour être heureux. Il est couché sur le sable de la grève, ses yeux vides regardent le ciel. Il est mort noyé.

Un enfant a donné l'alerte. Bientôt, tous les gens de Saint-Michel en Grève sont sur la plage, et contemplent les corps des pirates, mêlés aux débris de leur navire. Que faire ? Ces gens sont-ils seulement des chrétiens ? Hors de question de les enterrer au cimetière de Saint-Michel, en terre consacrée. Mais ce sont des hommes, impossible de les laisser pourrir sur la plage, dévorés par les crabes et les oiseaux de mer... On décide alors de les enterrer sur place. De les "ensabler ", plutôt. Les gens du village ont bien reconnu à sa tenue et à sa fière allure que le cadavre du Roi des Pirates était celui d'un chef. Alors ils l'ont ensablé au centre de ses hommes. La vie du village peut reprendre son cours.

Parmi les habitants de Saint-Michel en Grève, pourtant, une personne ne trouve plus le repos. Sans savoir pourquoi, une femme se sent attirée par le sinistre cimetière de la plage. Une semaine s'écoule après le naufrage, et elle perd le sommeil. Le dimanche suivant, au petit matin, elle se glisse sur la plage, dans la noirceur qui recouvre encore le pays. Et sans savoir ce qu'elle fait, sans le comprendre non plus, elle va droit à la tombe du Roi des Pirates. Elle vacille un instant, pose la main sur la croix de bois goudronné. Puis elle tombe à genoux et elle se met à creuser. Bientôt elle sent quelque chose. Elle le dégage. C'est une main, qui porte au majeur un anneau d'or. Elle tire sur l'anneau, mais la peau racornie fait un bourrelet. L'anneau ne vient pas. Alors d'un geste sec et brutal, elle arrache le doigt. Elle prend l'anneau, jette le doigt dans le trou qu'elle rebouche avant de fuir.

Une journée s'est écoulée quand un enfant - une nouvelle fois - donne l'alerte. Tout le monde se précipite au cimetière de la plage. Et tout le monde peut voir, au centre de la tombe du Roi des Pirates, la main qui jaillit du sable. Les doigts crispés vers le ciel. L'enfant s'approche, doucement. Et puis il se retourne en criant "Son anneau ! On lui a volé son anneau ! Et il le réclame ! " On constate qu'effectivement l'anneau est manquant, ayant laissé sa marque à la base du majeur de la main accusatrice. Alors on creuse, on remet la main dans sa tombe de sable.

Deux journées se sont écoulées, et l'enfant qui avait décidé de veiller sur le cimetière de la plage est de retour au bourg en criant. "La main est ressortie ! La main est ressortie ! " On s'empresse vers la plage, et on voit que c'était vrai. On ré-ensable la main, et on décide de laisser un adulte veiller sur la tombe. Tout le monde s'est mis à parler avec crainte de l'anneau, se demandant quelle malédiction allait s'abattre sur le village si on ne le rendait pas à son propriétaire légitime. Tout le monde sauf une femme, qui se tient à l'écart, la main gauche emballée dans un linge.

Trois journées se sont écoulées, et l'homme qui veillait la tombe du Roi des Pirates revient en courant au bourg, en criant qu'il a vu de ses yeux la main du mort sortir du sable et se dresser vers le ciel, accusatrice et maléfique. Tous s'en vont au cimetière de la plage, et formnt un cercle autour de la tombe maudite, personne n'osant s'en approcher. Puis, l'un après l'autre, ils entendent le gémissement qui approche. C'est une femme. Elle tient sa main emballée dans un linge. Elle est plus päle que la mort, et gémit à chaque pas. Elle traverse le cercle de villageois, se laisse tomber à genoux prés de la tombe. Et elle läche sa guenille. C'est un cri d'effroi qui accueille la vision de sa main gauche. Blanche, boursouflée, elle a tout de la main d'un noyé. A la base de l'annulaire horriblement gonflé, on distingue un anneau d'or, profondément enfoncé dans la chair gonflée. "Enlevez-le moi ! Enlevez-le moi, je vous en supplie ! " a murmuré la femme avant de s'écrouler, inconsciente. 

Le docteur a tenté pendant près d'une heure d'ôter l'anneau en ne sacrifiant que le doigt. Mais il a du renoncer, et a fini par amputer la main entière. La femme a été soignée, l'anneau remis sur le majeur de la main du Roi des Pirates. Il n'a pas été nécessaire d'en faire plus : une fois l'anneau en place, la main s'est repliée et a disparu dans le sol. Son äme enfin en paix, le Roi des Pirates a pu se dissoudre dans le sable de la plage de Saint-Michel en Grève. Qui sait, peut-être a-t-il retrouvé sa Mona, quelque part entre ciel et enfer. Sa Mona qui, devenue folle, est morte trois jours après lui avoir rendu sa bague.

 

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