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Rêve
L'autre nuit, j'étais dans mon lit, bien au chaud, en train d'entamer un rêve... Un rêve... Enfin, un rêve, quoi. Je ne vais quand même pas tout vous dire ! Tout n'est pas racontable... Bref, j'allais tendrement enlacer la magnifique créature... DRRRRIIIING !
La sonnette de la porte d'entrée.
DRRRRIIIIIINNG !!!
Et elle insiste ! J'ai tenté à la première de m'accrocher bec et ongles aux lambeaux de mon si beau rêve... mais la seconde sonnerie l'a fait se déliter, partir en lambeaux, comme un journal mouillé qui se déchire...
Crisse de sonnette ! Je regarde l'heure... 3 heures du matin !!! Quel hostie de... A une heure de même !
DRRRRIIIIIIIIINNNNNGGG !!!!!!!!
Et il insiste, en plus ! Bon, foutu pour foutu, autant se lever et aller voir de quoi il retourne, avant que tout le quartier ne soit aussi réveillé. Je m'habille sommairement, traverse l'appartement plongé dans le noir, descend l'escalier et ouvre la porte.
Les yeux encore collés par des restes de sommeil, j'ai un peu de mal à avaler ce que je vois. Devant ma porte, dressé sur ses ergots, l'air ben fier de lui, et le doigt sur la sonnette qu'il s'apprête à agresser une nouvelle fois, il y a... Un leprechaun. Ou un farfadet. Enfin, quelque chose qui y ressemble... Euh, avec un bémol : un leprechaun, ok, mais un leprechaun engraissé à l'hormone de croissance. Parce que la bestiole, il doit bien faire 6 pieds 5... Voyant ça, je me dis que j'ai pas du digérer les lasagnes. Ou que le dernier verre avant d'aller me coucher était peut-être de trop. Ou que je rêve, et que tant qu'à faire, autant retourner dans mon lit. Je commence à refermer la porte, mais il la bloque de la main, et il me dit : " C'est l'heure ! ". J'interromps mon mouvement, le regarde, et trouve la répartie fine et percutante qui convient : " hein ??? "...
- C'est l'heure des contes, qu'il me dit.
- Ahh... Ben... Euh, non, pour moi, c'est plutôt le mardi vers 20h00, que je lui réponds. En même temps, je me secoue mentalement la tête, en essayant de comprendre ce qui se passe. Trop abasourdi pour me fächer. Pas encore assez réveillé pour l'envoyer se faire voir ailleurs...
- Non, non, c'est l'heure des contes, et mon ami, je dois te dire que le conte n'est pas bon !
- Mais qu'est-ce que tu me contes là ? C'est quoi ce mauvais conte dont tu parles ?
- Ben je te dis que le conte n'y est pas ! Tu me dois des contes, alors je viens me les faire régler !
Après quelques secousses mentales de plus, mes neurones recommencent à clignoter. Contes... Contes... Comptes ?
- Je te dois des comptes ? De l'argent, tu veux dire ?
- NON ! De l'argent ! Il hausse les épaules d'un air méprisant. Et puis quoi encore. Tu sais bien qu'il ne s'agit pas d'argent.
- Je sais bien, je sais bien, c'est toi qui le dit ! Et d'abord qui es tu ? Je ne te connais même pas et tu débarques chez moi, en pleine nuit, déguisé comme si tu étais à la parade de la Saint Patrick, et...
Là, je me rends compte que j'ai touché un point sensible. Visiblement ma remarque sur son accoutrement lui plait très modérément. Il fronce les sourcils, lève la main d'un air menaçant. J'ai un mouvement de recul, pensant qu'il va me frapper et... Enfin, je devrais plutôt dire que j'ai l'intention d'avoir un mouvement de recul. Parce qu'à l'instant où il lève la main, je m'aperçois que je suis figé sur place, paralysé, incapable du moindre mouvement. Gelé, quoi...
Il me regarde, l'air courroucé, puis fait un autre geste de la main, et je me sens instantanément libéré. Mais je n'ai pas le temps ni de m'en réjouir, ni de m'inquiéter de ces étranges pouvoirs qu'il semble avoir, car il enchaîne immédiatement.
- Bon, on ne va pas se fächer. Un retard de paiement, ça peut arriver. Alors tu me règles ton compte, et on n'en parle plus. D'accord ?
- Euh... Écoute, je ne voudrais pas t'énerver, mais... Honnêtement, je n'ai aucune idée de ce dont tu parles. Pas plus de qui tu es, d'ailleurs...
Il soupire. Apparemment, ma réponse ne le fäche pas, c'est déjà ça.
- C'est toujours la même chose avec les humains, ils sont d'une inconstance... Tu ne te rappelles pas de moi ? Vraiment ?
- Non...
- Cherche bien. Une soirée, le mois dernier, avec ton chum Michel, ça ne te rappelle rien ?
Effectivement, je me souviens bien de la soirée dont il parle. Enfin, " bien ", façon de parler. On avait refait le monde autour de plusieurs 6-packs et quelques joints. Alors les souvenirs ne sont pas tous très précis. On avait parlé de choses et d'autres. D'autres surtout...
- Oui, je dis. Je me souviens vaguement. Et alors ?
- Tu ne te rappelles pas t'être plaint des femmes ? De leur manque d'intérêt à ton égard ?
Là, ça commence à prendre un tour un peu trop personnel à mon goût. Et puis je commence à me demander comment il est au courant de ça, vu qu'on était que deux dans la pièce, ce soir là. Enfin je le croyais... Et puis...
- Mais... Mais c'est pas ça ! C'est pas du tout ce que j'ai dit !
- Oh, à peu près, quand même !
- NON ! Ça, je m'en souviens bien ! J'ai dit à Michel que je regrettais que jusque là dans ma vie, j'avais rencontré des femmes gentilles, sympa, mignonnes, mais jamais ce qu'on appelle " une créature de rêve ".
- Justement !
- Comment ça, " justement " ?
- Ben tu réclamais une créature de rêve, alors je suis là !
- ...
Je ne savais pas trop si je devais crier ou éclater de rire. Cet espèce d'avorton monté en graine, qui me disait sans rire être une créature de rêve... C'était trop... stupide ! Je suis resté un moment silencieux, avec les zygomatiques en train de faire des push-up. Finalement, histoire de dire quelque chose, j'ai répété :
- Mais tu es qui exactement ?
- Ahh, l'inconstance humaine... Il a poussé un gros soupir, l'air d'un bienfaiteur incompris. Et puis il s'est redressé, a rajusté son chapeau, et (fièrement, à ce qui m'a semblé) a déclaré :
- Je suis Sean le Grand, leprechaun et marchand de rêves pour te servir. Et qui t'as servi. Et qui attend son règlement !
- Marchand de rêves ?... J'ai du rester un certain temps, la mächoire en train de me chatouiller les orteils. Alors il ôté son chapeau et en a sorti un calepin qu'il a feuilleté en marmonnant.
- Voyons voyons... Céline, rêve d'enfants, non c'est pas ça... Il a continué de feuilleter... Georges W, rêve de Western, non plus... ahh, voilà. FX, un lot promotionnel, rêve érotique XXX, avec les option " top model " et " palace à Las Vegas ", plus un rêve de gloire option " écrivain à succès ", et pour compléter le tout un second rêve de gloire, avec cette fois l'option " champion sportif ". Livraison effectuée le 12 pour le premier, le 14 pour le second, et le 21 pour le troisième. Règlement sous huit jours après le troisième rêve du package. Le compte est bon. Sauf que l'on est le 1er, et que tu as du retard pour le paiement. On est d'accord ?
Je suis resté silencieux. Je me souvenais fort bien du premier rêve dont il parlait. Et pour cause ! C'était justement la nuit qui avait suivi la fameuse soirée avec mon chum Michel. Et puis c'était le genre de rêve qui ne s'oublie pas facilement... Enfin, je ne vais pas vous faire un dessin... Le second aussi, d'ailleurs. Je me souvenais m'être vu recevant la médaille de " chevalier des Arts et des Lettres "... M'étais même trouvé assez ridicule en me réveillant. Pour le troisième rêve, j'étais plus mitigé. La médaille que j'avais déposée dans ma bibliothèque était tout ce qu'il y avait de solide. Même si toute la compétition me paraissait après coup ressembler à un long rêve éveillé... Du coup, je doutais...
- Et... Je suis censé te régler comment ?
- Parce que tu vas me dire que ça aussi, tu l'as oublié ? J'espère que tu n'as pas l'intention de te défiler ! Parce que je te préviens que je suis tenace ! Et tant que je n'aurais pas mon compte, ta sonnette va être surmenée ! Toutes les nuits, s'il le faut. Adieu les rêves ! Adieu le sommeil ! Et j'aime mieux...
Et il a continué comme ça, un bon moment, avant que je ne parvienne à le calmer. Et à lui faire admettre que j'avais VRAIMENT tout oublié de notre arrangement. Alors il m'a expliqué. Et c'était simple, ma foi. Mais pas vraiment plaisant. Voyez-vous, Sean le marchand de rêves fait dans le troc plutôt que dans le paiement. Alors j'ai commencé la nuit même à payer ma dette. Eh oui. Il vend des rêves, et il se fait payer en cauchemars. Et je peux vous dire que les deux nuits qui ont suivi sa visite n'ont pas vraiment été drôles. Mais heureusement, j'ai limité les dégäts. Comme mes trois rêves faisaient parti d'un lot promotionnel, et qu'il avait l'air de me trouver sympathique, j'ai obtenu des facilités de paiement.
Trois rêves à payer, mais seulement deux cauchemars en échange, un pour chacun des deux premiers rêves.
Le troisième rêve, il a accepté que je le paye autrement.
Avec un conte...
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