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Le penn-baz et les naufragésLes yeux clos, il a commencé par chanter, Fanch Goz ar barzh. « Vieux Fanch le barde », comme il s’était toujours fait appeler. Et puis après avoir chanté, il a rouvert les yeux, posé le drôle bout de bois qui lui servait de canne ce jour-là, et m’a regardé. « Alors pagan(1) , as-tu une histoire pour moi ? Une histoire vraie, une bonne histoire qui vaudra son échange avec une des miennes ? » Parce que c’était un drôle d’istrogell(2) celui-là ! Un conteur pas comme les autres, qui jamais au grand jamais ne racontait le premier ! Il demandait – il exigeait – toujours qu’on commence par lui raconter une histoire, une histoire vraie. « Parce que les miennes elles sont toutes vraies, aussi vrai que ma barbe est noire et blanche, aux couleurs de la Bretagne. Car toutes mes histoires sont vraies, vu que je les ai vécues ou que je les ai inventés ! Alors donne-moi une histoire, peu importe son sujet, pourvu qu’elle soit vraie. Et si j’en juge, je te l’échangerai contre une des miennes ! » Peu importait si l’histoire qu’on lui donnait était courte ou longue, bien ou mal contée, inédite ou cent fois ressassée. Tant que Fanch Goz la jugeait vraie, elle faisait l’affaire. Et ce soir là j’étais tout content de moi. « Oui Fanch Goz, j’ai une histoire pour toi. Une histoire comme tu les aimes, une histoire vraie et terrible. Pis une nouvelle, à part ça, qui vient juste d’arriver, juste de… se terminer. Tu connais Yannick Ledilavrec, le marchand de bestiaux ? Eh bien il y a presque un an, il est allé pour affaires à la foire grasse de Tréguier. Et là-bas il a fait ce que fait tout un chacun à la foire grasse : il a acheté, il a vendu, et surtout il a fait la fête. Il l’a même tellement fait que le mercredi matin(3) au moment de quitter ses collègues et de repartir, il s’est rendu compte qu’il avait perdu son Penn-baz, son bâton ferré. Un autre marchand du nom d’Armel Le Créac’h lui dit « Bah, j’en ai un autre dans mes bagages, prend donc celui-là. Yannick Ledilavrec l’a remercié, a pris le penn-baz et s’en est rentré vers chez lui. Le voyage a été pénible, orages, éclairs et pluies diluviennes l’ont accompagné tout au long du chemin. Pas mécontent de passer enfin la porte de sa maison, il n’a pas eu le temps de la refermer qu’un éclair tombait, tout près de lui. Tellement près qu’il en est resté sourd pendant plusieurs heures. Tellement près que son penn-baz a soudain pris feu entre ses mains ! Par réflexe il l’a jeté à terre, l’a piétiné pour l’éteindre, puis l’a posé derrière la porte. Et puis il est allé se coucher, épuisé par son voyage et ses mésaventures, mais finalement bien content que la foudre l’aie manqué de si peu. Le lendemain matin, au moment où il passait la porte de sa maison pour découvrir le temps du jour, le penn-baz est tombé en travers de ses jambes, au moment où il franchissait le seuil, manquant de lui faire se fracasser le crâne dans sa chute. Furieux, Yannick Ledilavrec a lancé un torrent d’imprécations contre le penn-baz, avant de décider que ce bâton était trop étrange et trop dangereux. Il l’a posé sur le linteau de sa cheminée, et s’en est procuré un autre à la première occasion. Et puis il a oublié l’affaire pendant des mois, presque une année… Hier, un négociant de Penmarc’h du nom de Tudal est passé voir Yannick pour lui parler d’une affaire éventuelle à conclure à la prochaine foire de Quimper. Pendant qu’ils parlaient en buvant une bolée de cidre, le penn-baz est soudain tombé tout seul de la cheminée. Yannick a grommelé un juron pendant que Tudal, intrigué, se penchait et ramassait le bâton. « Intéressant… » a-t-il dit après l’avoir longuement regardé. « Il est à toi, ce penn-baz ? » a-t-il demandé à Yannick. Qui lui a répondu en secouant la tête et en lui relatant brièvement les circonstances de son acquisition et la raison de sa place sur la cheminée. Tudal est resté quelques instants silencieux. Puis il a dit : « Tu vois, Yannick, il y a un peu plus d’un an, un marchand de Penmarc’h – un bon ami à moi – est parti un soir pour négocier une affaire d’importance. Il y avait beaucoup d’argent en jeu, et il avait gardé le secret sur la transaction et sur le vendeur. Il l’a emporté avec lui, ce secret, quand on a retrouvé son corps le lendemain, le crâne fracassé, son argent disparu, tout comme son penn-baz. Un penn-baz dont la poignée était gravée d’une croix, avec trois petits points à la base d’une des branches. Un penn-baz exactement comme celui-ci… Qui te l’a donné, m’as-tu dit ? » Ils sont allés sur-le-champ réveiller le brigadier de gendarmerie. Qui a demandé des renforts. Toute la troupe est allée ensuite réveiller Armel Le Créac’h, et lui demander des précisions sur son penn-baz. Il a tout avoué, sans rien omettre. M’es avis que sa tête ne tiendra plus longtemps sur ses épaules, à celui-là ! « Alors, elle te plait, mon histoire ? » lui ai-je lancé. Il m’a regardé sans rien dire un long moment, et puis a finalement lissé sa barbe avant de répondre : « Oui, elle me plait. Une histoire vraie comme je les aime. Aussi vraie que les miennes. Et je vais t’en donner une en échange. Ce soir… Ce soir on dirait bien que Pol Goz(4) ait décidé de solder les comptes, et que l’Ankou(5) aura bientôt de l’ouvrage… Ma dernière histoire… » Là je l’ai aussitôt interrompu : « Et comment ça, ta dernière histoire ? Tu n’as pas encore commencé ! » Ils se sont baissés pour attraper les madriers, mais à cet instant précis ils ont entendu une voix – des voix ? – qui venaient de la noirceur, de la direction de la mer. Des voix très faibles mais très distinctes qui disaient : « Où sont-ils ? Il en manque, il en manque encore… » les quatre ont commencé à frissonner, et soudain l’un d’entre eux s’est jeté à genoux. Il a tracé un signe de croix, et s’est mis à réciter le pater noster, à voix haute. Puis il s’est relevé, a crié en direction de la mer « Elles sont ici ! Venez les chercher, elles sont ici ! » avant de faire demi-tour et d’entraîner ses camarades vers l’intérieur des terres. Les autres, trop content de s’éloigner de ces diableries l’ont suivi, mais n’ont pas pour autant obtenu d’explication. Il les a amenés au presbytère, ils ont réveillé le curé, avec lequel ils sont retournés à la grève. A l’endroit où ils étaient peu auparavant, plus trace de madriers ! Le curé a alors tracé un signe de croix, et à cet instant ils ont entendu les voix – allant diminuant – qui disaient : « Trugarè ! Trugarè !(6) ». Le curé leur a expliqué qu’il devait s’agir de naufragés morts en état de péché, qui devaient pour gagner le repos retrouver tous les morceaux de leur navire en se faisant aider par de bonnes âmes. Ils se sont tous agenouillés, et ont récité un pater et un ave pour le salut de ces âmes. C’est mon histoire, aussi vraie que ma barbe est noire et blanche, aux couleurs de la Bretagne.» Là-dessus il a ouvert les yeux, ramassé le bout de bois qui lui servait de canne et s’est levé. Il a mis son manteau et s’est dirigé vers la porte. Là, par-dessus son épaule, il a jeté sa conclusion. « Doué do bardono ann anaon ». Cette phrase que l’on répète et que l’on espère en Bretagne, quand il est question de la mort. « Dieu pardonne aux défunts. » Et puis il a passé la porte et disparu dans la nuit noire. À peine la porte refermée, on a tous entendu distinctement un bruit de pierre qui s’entrechoque, comme une roche qui tombe d’un mur. Et tout le monde s’est précipitamment signé en reconnaissant un intersigne indubitable et fort connu. La mort rôde et va prendre quelqu’un quand ce genre de bruit se fait entendre… Le lendemain matin, j’avais un doute, une crainte. Alors je suis allé au bourg en passant par la grève. C’est là que je l’ai trouvé. Aussi froid qu’un galet. Et au moment même où je l’ai vu, je me suis dit que tout conteur qu’il était, et aussi vrai que sa barbe était noire et blanche, aux couleurs de la Bretagne, il avait quand même menti au moins une fois en racontant ses histoires. Pas plus tard que la veille au soir. Tous les morceaux de bois n’avaient apparemment pas été rendus. Parce que, quand je l’ai trouvé Fanch Goz ar barzh, il n’avait plus sa canne. Et parce qu’à cet instant précis, j’ai entendu… Pas une voix, non. L’écho de l’écho d’une voix. De plusieurs voix. Qui disaient, en disparaissant dans la brume du matin : « Anfin ! Anfin !(7)… » Doué da bardono ann Anaon ! D’après « Le penn-baz du mort », Notes:
(1) Païen |
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