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Ann ofern drantelD’après « La messe de trentaine» et « La légende de la mort » (adaptation très libre...) Le curé de Louargat, l’abbé Lazennec, n’était pas n’importe quel curé. Parce qu’il était le curé de Louargat. Car contrairement aux cures de Tréglamus, de Pédernec ou de Guingamp, l’évêque ne faisait pas, selon son choix, avertir un prêtre que cette charge lui était attribuée. Au contraire, une fois l’an, l’évêque se rendait à Louargat et demandait, ou se faisait confirmer, le nom du successeur. Et le moment venu, le successeur prenait la place. Oh, il venait bien à la cathédrale baiser l’anneau de l’évêque pour sauvegarder les apparences, mais de fait, il était dore et déjà installé dans sa cure, à cet instant... C’est que le curé de Louargat – l’abbé Lazennec – avait de lourdes responsabilité. Et aux petits malins qui me demandent : « et si l’évêque n’avait pas pu rencontrer le curé pour connaître le nom de son successeur ? Comment cela se passait-il ? » à ceux-là je réponds... Qu’ils sont des petits malins. Mais que le cas s’est présenté, et que tout a été réglé, ils n’ont pas à savoir comment. Ils sont mieux de ne pas savoir comment... Un jour, l’abbé Lazennec entre dans sa sacristie, retrouver son bedeau qu’il y avait envoyé ranger du linge de messe. Dans la pièce, point de bedeau. Mais une odeur de roussi, et son « Vif » posé de travers sur la table, un coin de la couverture fumant. Son « Vif » ? Vous ne connaissez pas ? Et si je vous dis : « Son Agrippa » ? « Son Petit Albert ? » ça vous éclaire ? Je vois bien que oui. Le « Vif » de l’abbé Lazennec était un bel ouvrage relié de cuir rouge (enfin, avec un coin marron, maintenant) empli de formules magiques et de conjurations diaboliques, que le curé de Louargat se devait de maîtriser pour être en mesure d’assurer son office dans tous les cas se présentant à lui. Et le « Vif » avait été utilisé. L’abbé Lazennec s’en est saisi et a commencé à le lire par la fin, invoquant les démons les uns après les autres, sans jamais se tromper, y ajoutant une formule de sa connaissance, sans une erreur, sans une hésitation. Au dix-septième démon, le bedeau est apparu soudainement dans la pièce, au milieu d’un bruit de vesse-de-loup, sentant assez fort le cochon roussi. Hébété, il a aussitôt avoué quand l’abbé Lazennec lui a demandé s’il avait lu le « Vif. » L’abbé Lazennec a marmonné encore une couple de phrases indistinctes, comme s’il réfléchissait, puis il a déclaré : Ayant ainsi donné ses ordres, l’abbé Lazennec s’est préparé. Mais peut-être ne savez-vous pas ce dont il s’agit, après tout. Une drantel de Saint Hervé, c’est une trentaine. Trente messes dites à l’adresse de Saint Hervé pour le repos d’une l’âme tourmentée. Vingt-neuf messes qui peuvent être dites n’importe où, mais la trentième... La trentième doit être prononcée nuitamment dans la chapelle Saint Hervé du Menez Bré. Tout en haut du mont. Au plus noir de la nuit. L’abbé s’est habillé, a pris dans un sac ses habits liturgiques, son « Vif » et une poche de graines de lin. Et puis il est parti, dans la nuit. Il a marché d’un pas rapide la lieue qui le séparait de la montagne. Arrivé en bas de la côte qui monte droit vers la chapelle, il s’est déchaussé. C’est que le rite voulait qu’il aille au sommet en étant « prêtre jusqu’à la terre. » Nu pied, il a entamé l’ascension. Longue. Pénible. Très vite bien plus pénible que ce que la côte justifierait, bien qu’elle a 18% de pente. Il avait la sensation d’être obligé de pousser, d’écarter des résistances devant et autour de lui. C’était les âmes des défunts de l’année, venues se presser près de l’homme de Dieu et de ses sacrements, espérant y gagner le repos. C’était aussi, dissimulés parmi les âmes des défunts, tous les démons de la région, venu se vanter de leurs forfaits... ou les commettre ! On comprenait que l’abbé Lazennec eut du mal à progresser dans une pareille foule. Fatigué, essoufflé, oppressé, l’abbé a néanmoins fini par atteindre la chapelle. Il faut dire qu’à défaut d’en être un de la forme physique, c’était un athlète de la foi. Il est entré dans la chapelle, a allumé une bougie, revêtu son étole et sa chasuble. Puis il s’est retourné et a commencé à dire sa messe, mais en commençant par la fin. Arrivé à la communion, il a donné cette dernière à toutes les âmes de défunts qui se sont alignées. Et quand il n’y en a plus eu, il a pris son « Vif », et a commencé à énumérer les démons, l’un après l’autre, ajoutant une formule de sa connaissance. Les démons se sont présentés à l’appel de leur nom, contraint par la formule à approcher et à ouvrir les mains, les pattes, les griffes, les serres, pour prouver qu’aucune âme n’y était emprisonnée. Et comme un démon n’accepte jamais de repartir avec rien, il les congédiait en leur donnant une graine de lin. Quand la liste des démons a été parcourue, sans une erreur, sans une hésitation, le sac de graines de lin était vide. L’abbé Lazennec a ôté sa chasuble et son étole. Souffé la bougie. Et puis il a refermé la chapelle. Il est redescendu jusqu’en bas du Menez Bré, en récitant une litanie de Pater Noster, à l’envers. Il est redescendu jusqu’en bas du Menez Bré, à reculons. Et une fois en bas de la montagne, il a remis ses chaussures et est rentré chez lui. Bien fatigué. Cette nuit-là, l’âme du frère jumeau du bedeau a enfin reposé en paix. Cretains disent que le bedeau est plus tard devenu le successeur de l'abbé Lazennec. Mais ça, je crois que c'est une légende... Doué da bardono an anaon. Dieu pardonne aux défunts. |
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