Marie-Job Kerguénou

Un conte d'Anatole Le Braz, réécrit au mieux de mes souvenirs...

Marie-Job Kerguénou était commissionnaire à l'Ile Grande, qu'on appelle Enez Veur en breton, sur la côte du Trégor. Commissionnaire, c'est un peu comme transporteur routier maintenant. Elle emmenait sur le continent ce que l'île produisait, et ramenait ce dont elle avait besoin. Faut vous dire que l'Ile Grande, c'est une île particulière vu qu'on y va... en charrette. Tous les jours, à chaque marée basse, un chemin est découvert par la mer. Un chemin traître, plein de fondrières et de pièges à essieux. Mais un chemin.

Et sur sa charrette, Marie-Job Kerguénou le prenait ce chemin, de jour comme de nuit, dépendant des marées et de la saison. Quand on lui demandait si elle ne craignait pas de rencontrer l'Ankou sur ce chemin, elle riait et répondait que c'était plutôt elle qui faisait peur aux autres, avec les grincements de sa vieille charrette. Autant vous dire que ceux qui l'avaient croisée de nuit n'étaient pas les derniers à lui faire une réputation de sorcière, rien que pour excuser après coup leur craintes.

Mais ce jour là, elle ne prendrait pas le chemin. Pas ce jour là. Elle ne le sentait pas. Il faut vous dire que ce jour là il faisait un froid à fendre les pierres. Et par égard aussi bien pour elle-même que pour celle de Mogis, son vieux cheval, elle venait de décider que le marché de Lannion se passerait d'elle demain. Sauf que, sans ennuis, pas d'histoire. Et l'histoire c'est qu'à peine elle avait décidé ça, qu'elle voit arriver Gauda Legoff, sa meilleure pratique. La marchande de tabac. Qui s'étonne de ne pas la trouver en train de préparer son départ. Et qui refuse obstinément d'accepter sa décision, la suppliant d'y aller car elle est presque à court de tabac. Et le lendemain c'est la fin de la semaine, et si le soir les carriers en laissant le travail ne trouvent pas de carotte de tabac, il va y avoir un malheur...

Il faut savoir que sur l'Ile Grande, si t'es pas pécheur, t'es carrier. A part du poisson et des roches, faut pas essayer de produire grand chose d'autre sur l'île. Et les carriers, c'est des gars réputés pour être pas commodes. Surtout quand ils sont en colère. Alors Marie-Job, elle s'est laissée convaincre. Et le lendemain matin, comme d'habitude, elle a pris la route de Lannion, empruntant le passage dès que la marée le libérait, mais avec de grandes précautions. Par Pleumeur et par Trébeurden. Elle est arrivée à Lannion sans encombre, mais déjà bien gelée. Elle a fait sa tournée, ses achats, le reste de la journée y a passé, puis elle est allée souper à l'auberge de l'Ancre d'Argent. La patronne de l'auberge n'a pas voulue la croire quand elle lui a dit qu'elle repartait pour l'Ile Grande. " Marie-Job es-tu folle ? Tu seras gelée comme une pierre avant d'être arrivée ! "

Mais Marie-Job est têtue. Elle harnache Mogis, et elle repart. Tentant du mieux qu'elle peut de se protéger du froid. Elle résiste tant bien que mal, jusqu'à Pleumeur. Mais avant d'y arriver, elle doit réciter son chapelet, à voix haute, pour se maintenir éveillée. Et passé Pleumeur, rien n'y fait, c'est sa propre récitation qui l'assoupit.

Elle se réveille en sursaut, car la charrette s'arrête net. Le temps qu'elle reprenne ses esprits, elle ne voit rien. Mais avec une nuit nuageuse et sans lune, en pleine campagne, c'est assez normal... Elle a beau houspiller Mogis, il ne veut rien savoir. Alors elle descend de la charrette, en se disant qu'il voit quelque chose qui l'inquiète. Arrivée à hauteur de la tête de Mogis, elle ne voit toujours rien sur le chemin. Elle essaye de faire avancer le cheval en le prenant par la bouche, mais il s'arc-boute sur ses sabots et refuse de bouger. Marie-Job comprend alors qu'il y a un empêchement surnaturel, et elle commence à avoir peur. Mais elle se rappelle aussi qu'on la traite de sorcière, et se dit qu'après tout... Elle sait les paroles qu'il faut dire. 

Alors elle trace un signe de croix dans l'air avec le manche de son fouet, et elle déclare " Par ce signe que je trace de mon gagne pain, j'ordonne a la personne ou à la chose qui est ici et que ne vois point de dire si elle y est de la part de Dieu ou de la part du Diable !" Elle n'a pas fini de dire cela qu'elle entend une voix qui dit " C'est à cause de moi si votre cheval s'arrête. " Marie-Job scrute l'obscurité, fait un pas de plus, et distingue vaguement la silhouette d'un vieillard, à demi couché dans le fossé. Il ajoute " c'est à cause de ce que je porte... ". Elle le regarde du mieux qu'elle peut, et lui dit :
- Ben mon ancêtre, que faites-vous là sur la route au beau milieu de la nuit ?
- Je suis trop fatigué pour continuer, et ce que je porte est trop lourd. Aidez-moi bonne dame.
Marie-Job a beau regarder, elle ne voit que le vieillard, et pas de fardeau. Elle lui demande :
- Ou allez-vous donc ?
- A l'Ile Grande.
- Ah... Je ne vous connais pas, pourtant !
- Bah, tu étais trop jeune quand je suis parti. 
Un silence, puis il répète à nouveau. " C'est ce que je porte qui arrête ton cheval. Toi tu ne vois rien, mais lui il voit. Aide-moi, car tant que je serais devant ou derrière lui sur cette route, il ne bougera pas. "
Marie-Job se trouve bien mal prise. Mais elle réfléchit. Et répond au vieux : " Ben montez donc dans ma charrette, Grand-père. Comme ça vous ne serez plus sur la route ! "
Elle l'aide à grimper en arrière. C'est pas qu'il soit bien gros, tour tordu et penché qu'il est, mais la charrette, quand il y grimpe, ploie comme si on y avait chargé une masse bien pesante... En route pour l'île. Pour traverser le passage, elle compte plus sur le métier de Mogis que sur sa vue, tellement il fait noir. Mais le passage est bientôt traversé. Une fois arrivée sur la terre ferme, à la fourche du chemin, elle s'arrête et demande au vieux où il veut aller. La réponse arrive immédiatement. " Puisque tu me le demandes, ça m'arrangerait que tu me mènes au cimetière de Saint-Sauveur. "

Marie-Job n'a pas le temps de s'en inquiéter, que déjà Mogis, sans qu'elle ne lui demande rien, redémarre et prend la droite de la fourche, vers le cimetière, et pas la gauche, vers le bourg. Ils arrivent bientôt devant le cimetière dont, étrangement et exceptionnellement, les grilles sont ouvertes. Marie-Job se retourne et dit à son étrange passager :
- Ben il me semble que tu es là où tu voulais aller, l'ancêtre. Je m'en vas te laisser...
- Ah non, Marie-Job ! Tu m'as amené ici, tu m'as rendu service, mais il faut encore un dernier effort pour que je puisse te rendre la pareille.
- ...
- Mène-moi à la tombe où a été enterré le dernier des Pasquiou.
- Ah ça, c'est facile, j'étais du convoi !

Et ils se mettent en route entre les tombes, maintenant éclairés par une lune blafarde qui est apparue. Au bout de la rangée, elle désigne la tombe en disant " C'est là que Patrice Pasquiou a été enterré ". Alors le vieux se prosterne sur la tombe, et... marie-Job tombe à genoux. La pierre tombale, pivotant comme une porte, s'ouvre sur la fosse. Ma doué béniguet... Elle regarde alors le vieux, et s'aperçoit qu'il a changé. Qu'il est comme plus grand. Elle voit aussi son visage, et constate qu'il n'y a que trous à la place des yeux, et que la bouche manque aussi à l'appel.

Il se tourne vers elle, et lui dit :
- Sois-tu bénie, Marie-Job Kerguénou. Car ce soir tu as libéré deux ämes d'un seul geste. Vois-tu, je suis Mathias Carvennec, qui est parti à la guerre avec Patrice Pasquiou. Il y a longtemps, au temps de Napoléon le Vieux. Patrice a été blessé et - se sentant proche de passer - m'a fait lui promettre de le faire enterrer à part, en un lieu qu'on pourrait retrouver pour, une fois la guerre finie, ramener son corps en Bretagne, sur l'Ile Grande. Il m'a donné tout son argent pour ça. Beaucoup d'argent. J'en ai utilisé pour le faire enterrer, à part, pas dans la fosse commune. Mais j'ai gardé le reste. Et la guerre finie, je suis allé à Paris, sans retourner à l'Ile Grande. Seulement l'an passé, c'était à mon tour de mourir. De trouver le grand repos. Sauf que quand je suis mort, j'ai compris qu'il n'y aurait pas de repos pour moi. Pas de repos tant que je n'aurais pas exécuté ma promesse. Alors je suis parti, marchant de coucher du soleil au chant du coq, faisant à reculons, les nuits paires la moitié, plus la moitié du chemin que j'avais gagné les nuits impaires. Et j'ai traversé la France et l'Europe pour retourner sur les champs de bataille. J'ai retrouvé la tombe de Patrice. Et je ramène son cercueil là où il aurait du être, à l'Ile Grande. Et gräce à toi ma pénitence est terminée 
- Alors... Eh bien tant mieux. Adieu ?
- Oh... A bientôt, Marie-Job. Il est des affaires qu'il vaut mieux ne pas approcher, même pour y faire le bien. On se reverra sous peu.

Il se retourne, et là elle voit ce qui pesait sur sa charrette, ce qui faisait ces bruits de bois cogné. Un grand et lourd cercueil, auquel de la terre est encore collée. Le vieux descend avec son fardeau dans la fosse. La pierre se referme. Maris-Job prie.

Le lendemain, quand Gauda Legoff est passée, elle a trouvé Marie-Job couchée, avec une bien mauvaise mine. Gauda a pris son tabac, ses nouvelles, et Marie-Job lui a raconté les évènements de la nuit. Gauda est repartie songeuse. Le soir, Marie-Job était toujours couchée. Et le lendemain soir, elle était morte. 

Et personne ne s'est posé de question sur la direction qu'elle a prise, quand elle est morte...

00395 visiteurs