Manolo - v2
Cette seconde version de "Manolo" a été ré-écrite
pour être plus "contable".
J'ai peur, parfois...
Vous savez ce que sont les acouphènes ? Non ? Eh bien c'est ces bruits qui soudain viennent vous perturber l'ouïe. Des acouphènes, ça s'appelle. Un carillon, une sirène, un bourdonnement électrique... Un bruit pas toujours très net, pas très audible, mais qui peut enfler et tout couvrir avant de disparaître, comme il est venu. Les médecins parlent de bruits parasites, d'origine inconnue... Ouais. Pas si sur qu'elle soit inconnue... C'est pour ça que, dès fois, j'ai peur.
Il était une fois... Il était une fois il n'y a pas bien longtemps. Dans le métro. Vous tous ici présents vous avez déjà pris le métro de Montréal. Certains d'entre-vous ont peut-être même utilisé le métro de Paris. C'est grand, le métro à Paris. Une quinzaine de lignes, des centaines de stations, des milliers de Km de couloirs.
J'y ai passé une douzaine d'années... Attendez ! A Paris, pas dans le métro. Enfin pas tout le temps... En tout cas, cette histoire s'est passée dans le métro. De Paris ou de Montréal, je n'en suis plus certain. Mais les deux se ressemblent quand on rentre tard, après la job ou la soirée, fatigué, embué, enfumé...
Les couloirs vides, avec peut-être encore le " musicien " qui massacre toujours le même morceau, l'affiche publicitaire seul intérêt au mur... La rame, enfin, avec un peu de monde mais pas tant que cela, tous l'air aussi glauques les uns que les autres. A part les rares qui sont en couple ou entre amis, il y a les liseurs de journal, porté devant la face, les liseurs de livre, posé sur les genoux, les liseurs d'affiche, qui contemplent pendant 10 minutes d'affilée la dernière pub Fido. Ah ouais, elle est excellente, celle-là... Et les dormeurs.
Tout se beau monde se secoue, les yeux seuls restant fixes. Au gré des virages, des arrêts dans les stations, des redémarrages... Ce soir là, je rentrais, comme lors de ce genre de soir... Je n'appartenais pas à ma confrérie habituelle. J'avais soit oublié, soit terminé mon livre. Alors je regardais. Les autres. Avec ce petit jeu inconscient qui consiste à ne pas détourner le regard par réflexe quand quelqu'un à son tour vous regarde. Des liseurs, de toutes catégories. Des dormeurs. Ce soir, quasiment que des solitaires. Et tous bougent au gré des cahots de la rame, leur seuls yeux restant fixes.
En face de moi, un indien. Un montagnais ? Un cri ? Un mohawk ? Pas la moindre idée. Un indien d'Amérique, en tout cas. Il me regarde et me sourit. Un peu gêné, je lui souris à mon tour. A cet instant me prend un bourdonnement d'oreille, des acouphènes, justement. Et l'indien me dit (en tout cas, je crois comprendre) : " Ils vont passer, ne t'inquiète pas ! ".
Je hausse un sourcil, pas certain d'avoir bien compris. Soudain, le bruit de la traction s'interrompt, les lumières s'éteignent, rallumées immédiatement par le courant de secours. La rame s'immobilise après avoir quelque peu continué sur son erre. J'attend, comme tout le monde, la fin de la panne. Souvent quelques dizaines de secondes, parfois (rarement) plus longues. Toujours agaçante. Mon bourdonnement d'oreilles cesse peu à peu. L'indien me regarde toujours. C'est alors que je me rends compte qu'en dehors de son regard qui me détaille, rien ne bouge, rien ne fait plus le moindre son dans la rame.
Je tourne lentement la tête pour regarder mon voisin, et constate avec une sensation de malaise qu'il est immobile, figé, blanchätre, à côté de moi. Un vrai cadavre. Et les autres passagers ne valent guère mieux, certains à l'arrêt dans des positions assez grotesques. Une boule se forme dans ma gorge quand l'indien reprend : " N'aie pas peur. Ils vont passer, c'est tout. "
Le temps de reprendre - un peu - mes esprits, je lui demande d'une voix rauque :
- Qui... Qui ça, " ils " ?
- La muerte. La mort. Ses ailes, ses aides vont passer ici, cé soir. Jé sais que tou les vois, mais céla t'effraie. Cé n'est rien.
Le tout avec un léger accent qui me fait dire que je ne me trompais pas de beaucoup plus de 5000 Km dans l'origine de mon indien. Enfin...
- Tu... Tu es sérieux, euh...
- Manolo.
- Ok, Manolo. Tu es en train de me dire que la mort est en route pour cette rame, et qu'il n'y a pas de problème ???
- Si. Mais tou peux té taire, fermer les yeux et tenter dé tout oublier au plous vite.
- Oui. Bien sûr...C'est... Normal ? De voir la mort passer ?
- Oui, c'est normal. Certains dans mon peuple la voient. Tou lé peux, visiblément. Et alors, la belle affaire... Tou crois qué c'est oune chance ? Démande-toi à quoi ça t'avance...
- Mais... Et...
Je n'ai pas le temps de commencer ma phrase, mes bourdonnements d'oreille reprennent. Enfin, je crois que c'est eux. Il se passe quelque chose de bizarre. C'est comme un bruit que je verrais se déplacer. Comme si la lumière changeait sur son passage. C'est au dessus de moi, puis cela se déplace vers l'avant. Remonte la rame en s'éloignant toujours plus. Et finit par disparaître. Passé au wagon suivant ?...
Le silence est toujours aussi spectral. Je regarde Manolo qui me fixe toujours en souriant.
- Et alors ? Ca y est ?
- Oui. Ca y est, comme tou dit. La muerte est passée. Elle a pris quelqu'un, ici ou là. Cé n'était pas moi, et cé n'était pas toi. Jé sais qu'un jour, je ne la verrai pas passer. Cé jour là, cé séra mon tour. Mais dé toute façon, c'est fini aujourd'hui.
A ce moment les lumières clignotent quand le ronronnement des moteurs reprend. Un cahot, et la rame repart. Je regarde l'un après l'autres les voyageurs, qu paraissent de nouveau moroses et normaux... Seule étrangeté, un homme dort sur l'épaule de son voisin, lui même somnolent contre la vitre. Un freinage, tous le monde sursaute, on arrive. Est-ce à mairie de Montreuil, ou à Pie IX, je ne sais plus. Qu'importe. Les gens se lèvent, la bousculade commence pour sortir. Entre deux corps qui se lèvent j'entrevois le voyageur qui dormait contre la vitre essayer de faire bouger son voisin qui lui dort toujours. Je sais déjà, et au moment ou je passe la porte et descend sur le quai, je ne me retourne pas quand retentissent les premiers appel à l'aide. Je monte les marches, piaffant derrière ceux qui m'empêchent d'aller plus vite. En haut des marches, je rattrape Manolo.
- Attend !
Il s'arrête. Me regarde. Il ne sourit plus.
- Tu ne peux pas disparaître comme ça !
- Et porqué no ?
- Mais tu dois... Enfin tu me dois...
- Jé né té dois rien dou tout. Jé pars et jé vais là où jé vais. C'est tout. Oublie moi ou rappelle-toi. Comme tou lé peux. Comme tou lé veut. Vahia con dios, amigo.
Il se retourne et repart vers la sortie. Je reste un moment sans réaction, puis j'essaye de le rattraper. Dehors, un bus part. Personne.
Depuis ce jour, j'ai toujours une grande attention dans le métro. J'ai cru revoir Manolo une fois ou deux, mais sans en être certain. Et puis ça commence à dater un peu, cette histoire. Oh, bien sûr, je sais que la mort frappe n'importe où, et pas seulement dans le métro. Mais c'est plus fort que moi, dans ce lieu, quand le courant se coupe et à l'instant qui suit l'arrêt de la rame, quand le silence se fait, j'ai toujours un arrêt, le cœur qui manque un beat... Est-ce à nouveau... Vais-je la voir, l'entendre... Ou bien est-ce mon jour, est-ce mon tour ?...
HEY ! Restez pas comme ça sans faire de bruit ! Vous m'avez fait peur...
Montréal 25/10/2002
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