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Le loup de Maisonneuve-Tu sais que t'as du jaune dans les yeux, toi ? qu'il me dit
Ernest, l'écureuil du parc Maisonneuve. Je ne sais pas si vous étiez là
quand j'ai raconté comment je l'ai rencontré. En tout cas, c'est un écureuil
qui parle, suite à des ennuis avec une fée. En fait, au départ, c'était un
humain, comme vous et moi. Enfin... comme vous... -Ouais, je lui ai donc répondu. Je sais que j'ai du jaune dans les
pupilles. C'est pour ça que selon les jours, le soleil et la couleur du ciel,
ils paraissent parfois bleu, parfois gris, parfois vert. Vert, c'est quand on
voit beaucoup le jaune. -Et c'est normal ? -Ben... Ca arrive... Faut que je te raconte un truc, tu comprendras
mieux... Alors
je lui ai raconté cette histoire. Faut dire qu'il est plutôt bon public. Il
s'emmerde tellement dans ce parc... C'était
il y a bien longtemps, en Europe. Mes ancêtres vivaient dans le Nord de la
France, dans les Flandres. Il y avait bien plus de forêts, à l'époque. Il y
faisait aussi bien plus froid l'hiver. Tous les hivers, ils auraient pu
patiner sur la rivière du village. S'ils n'avaient rien eu de mieux à
faire que patiner, à supposer qu'ils aient des patins. Non, l'hiver, ils le
passaient à chercher, fouiller, pelleter, ramasser, bref retourner le pays
entier à chercher de quoi manger, de quoi survivre. Un
jour, une de mes ancêtres, une jeune femme du nom d'Amélie, se perdit dans
une forêt, en allant ramasser du bois. Faut dire qu'à cette époque, les
gens évitaient les forêts. D'abord, il y vivait des bêtes sauvages pas
toujours très sympathiques, comme des loups. Et puis il y avait aussi -
disait-on - des choses bien pires que les loups. Le Yable ? Ben... Je ne
sais pas. Mais en tout cas, valait mieux rester éloigné des forêts, tant
qu'on pouvait. Fait
que... Les gens les connaissaient mal, ces forêts. Et pour ramasser du bois,
vaut mieux aller sous les arbres. Et sous les arbres... C'est la forêt. Tout
ça pour vous dire que si Amélie s'est perdue, c'est pas parce que c'était
une innocente, non. Au contraire, elle était plutôt du genre fine... Et
ce jour, là, quand elle s'est rendue compte qu'elle s'était perdue, elle
n'a pas paniqué. Elle s'est arrêtée un moment, elle a réfléchi... Et
puis elle s'est dit que grimper en haut d'un arbre, c'était sans doute la
seule solution pour retrouver la direction du bord de la forêt. Même si
c'est dangereux, de grimper aux arbres. Mais comme elle était jeune et leste,
elle retroussa ses jupes, s'approcha de l'arbre qui lui semblait à la fois
le plus grand et le plus facile à escalader (eh, c'était une femme, pas une
guenon !) et entama son ascension, de branche en branche, jusqu'à ce
qu'il ne reste plus que des branches trop fines pour supporter son poids. Elle
n'était pas bien grosse, vu qu'on était en plein hiver, mais quand même... Une
fois rendue en haut de l'arbre, elle s'arrêta donc et regarda autour
d'elle. Des arbres. Que des arbres, à perte de vue... Déprimant, quoi. Et
puis, en laissant son regard courir à l'entour, elle remarqua soudain un
grand remue-ménage, dans une clairière non loin de son arbre. N'arrivant pas
à distinguer ce qui s'y passait exactement, elle décida de redescendre, et
de s'approcher prudemment. Bien lui en pris, d'ailleurs, car ce n'était
pas vraiment du secours qui l'attendait dans la clairière, mais une horde de
loups, rassemblés autour d'un de leurs congénères, qui avait une patte
prise dans un piège. Les loups tournaient, viraient, grognaient, parlaient
entre-eux. Parlaient ? Oui, apparemment ces loups là parlaient. Et ils étaient
en train de se prendre le bec sur ce qu'il convenait de faire relativement à
la situation... délicate de leur collègue. Après
avoir beaucoup usé de salive, ils décidèrent visiblement de l'abandonner,
car le groupe détala à grande vitesse, disparaissant à la vue en quelques
secondes. Amélie resta coite, immobile, à l'entrée de la clairière, avec
des sentiments mitigés quant au loup prisonnier du piège. Bien sûr, le loup
était un dangereux prédateur, responsable de la mort de nombre de paysans tous
les ans. Mais ce pauvre animal, prisonnier de la mächoire d'acier, souffrant
dans le froid... Amélie sentait une grande pitié dans son cœur pour le loup.
C'était d'ailleurs une magnifique bête, au soyeux pelage gris, et son
regard blessé allait de droite et de gauche, cherchant une hypothétique
solution... jusqu'à ce qu'il croise le regard d'Amélie. Les
deux s'observèrent quelques instants, sans rien dire. Puis le loup interpella
Amélie. -Viens donc me délivrer, fille d'homme ! -Et pourquoi le ferais-je ? lui répondit-elle. Je ne te dois rien.
Et de plus, une fois libéré, rien ne me dit que tu ne te jetteras pas sur moi
pour me dévorer ! -Et si je te donne ma parole... -AH ! La parole d'un loup... -La parole d'un loup vaut bien celle d'un humain ! Amélie
ne répondit pas tout de suite. Ce loup était si beau... Et sa voix, chaude,
agréable, lui donnait envie de... Oh là ! Était-il en train de
l'ensorceler ? -Si tu uses de ta magie contre mon gré, je vais te laisser ! lui
dit-elle. -Attends ! -Oui ? -Je peux te récompenser si tu me libères de ce piège ! -Et... -Je... Je pourrais te donner un plein sac de pièces d'or ! -Et à quoi m'avanceraient-elles, si tu me dévores une fois libéré ? -Je peux te donner une épée, pour te défendre, mais de qui donc te défendrais-tu ?
Je ne te ferais aucun mal... Le
loup la regardait de manière suppliante, et Amélie avait de plus en plus de
mal à résister. -Mais saurais-je m'en servir si tu m'attaques malgré tout ? Je
suis une femme, pas un guerrier ! -Je... Je pourrais faire apparaître un guerrier, qui serait ton garde du
corps ! -Et pourquoi ferais-je plus confiance à une créature magique créée par
toi, qu'à toi-même ? Non, loup, rien de ce que tu me proposes ne me
paraît valoir de risquer ma vie. Le
loup la regardait de ses grands yeux jaunes, suppliant, si beau, si pathétique...
Oh, comment résister à cet appel... Heureusement pour Amélie, ce fut le loup
qui rompit le silence en premier, lui permettant - en sursautant - de
revenir sur terre... -Que désires-tu alors ? Donne tes conditions toi-même, je ne
saurais que les accepter. Amélie
réfléchit encore quelques instants. Comment être certaine qu'il ne la dévorerait
pas aussitôt libéré ? Enfin, mêlant son cœur et son esprit, elle
trouva la solution. Aidée en cela par la beauté du grand loup gris. Et par sa
mystérieuse aura... -Je sais ce que je veux que tu me donnes en récompense si je te libère.
Ou plutôt pour que je te libère. Le
loup la regarda une fois encore, silencieux, comme s'il avait compris ce
qu'allait être la récompense. Et - se dit-elle - comme s'il
l'acceptait déjà. -Parle, dit-il finalement. Je ne peux qu'accepter. -Je veux ton cœur... Ainsi
le loup fut libéré des mächoires du piège. Va savoir pourquoi, toute sa
magie, avec laquelle il pouvait tant, ne lui permettait cependant pas de s'en
défaire seul. Ainsi
Amélie ne fut pas la victime du loup, après avoir ouvert le piège, bien au
contraire. Ainsi
elle rentra chez elle, guidée par le loup. Et elle revit le loup, souvent, par
la suite. Ainsi
les descendants d'Amélie eurent, pour certains d'entre eux, le jaune des
yeux du loup dans leur regard. Ainsi,
ces descendants, certains soirs de pleine lune, se retrouvent sous le ciel et
font des choses étranges... Ne me demande pas comment ça se peut. Je sais que
certains pensent que c'est une fable, mais c'est pourtant vrai. Mon écureuil m'a regardé (vous vous rappelez que je racontais cela à un écureuil,
bien sûr...). Et il m'a dit : -C'est sûr que c'est possible. Le coup de foudre, l'amour au
premier regard, ça existe. Enfin... Au moins pour ceux qui disposent de magie. -Ah... Non, euh... Je disais ça pour ce qui est des amours d'un loup et
d'une femme ! -Ah, ça... répondit l'écureuil. Ben... Ce n'est quand même pas
moi, qui ai été transformé en écureuil par une fée, qui vais dire que ce
n'est pas possible !... Et... Au fait... Tu fais quoi les soirs de pleine
lune ? -...Je me loue un film, et j'évite de sortir ! Et me demande pas
si c'est un film de loup-garou, si tu ne veux pas t'en prendre une ! Et heureusement pour lui, il n'a rien ajouté... |
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