Conte de M. Noël Germanneau, trouvé sur Internet.
Conte le 23 mars 2003 à l'Intrus et le 28 septembre 2003
au parc Lafontaine pour les journées de la culture
Le bonheur d'une naissance est un bien précieux.
Afin de rendre perceptible, voire palpable, cet événement, Mathurin et Célestine décident de lier le prénom de leur enfant au Saint du jour. N'est ce pas Dieu le Père qui leur a permis d'avoir ce garçon? La consultation de l'éphéméride leur indique qu'ils sont ce jour les "Saints Innocents". Soit! il se prénommera: INNOCENT.
Les parents n'ont d'yeux que pour lui, et lui, n'a d'yeux que pour ses parents. Le bonheur est dans la maison, tout autour de lui, la joie semble se répandre.
Innocent est devenu un homme de service. Une personne du village peut-elle prétendre que le jeune homme s'est défilé devant l'aide demandée? Jamais! Cette amabilité crée une belle popularité pour Innocent. Il devient le privilégié, celui à qui, le Père Josselin, qui sait la parole et l'art de la porter devant ses congénères, enseignera cet art et lui apprendra les histoires qui sont l'äme du pays.
Innocent apprend ces mots, il les domine complètement très vite. Quelques temps avant qu'il ne ferme les yeux, le Père Josselin dît à Philibert le cafetier:
- Le Frêne Sorcier m'a demandé de lui conter quelques histoires. Gardez bien Innocent près de vous ! Il sait mieux que moi, les mots portés sur les feuilles des arbres.
Quand l'automne les laisse choir, que le vent les emporte, le printemps nous les rapporte épaissis d'étonnement et de rires. Innocent sait cela, je puis partir.
C'est ainsi que dans mon pays, on sait mettre sa vie sous le bras et tendre la main au Frêne Sorcier qui accueille les hommes nés de l'eau pour qu'ils dorment paisiblement.
Innocent remplace donc le Père Josselin au café de Philibert ou l'on se réunit chaque fin de semaine, pour refaire le monde et passer un bout de temps agréable. Le diseur est vite adopté, tant sa verve est grande. Tant et si bien que les soirées deviennent de plus en plus attendues. Le café de Philibert s'emplît chaque semaine, d'autant que chaque gorgée de vin apporte un piquant nouveau aux histoires d'Innocent.
Celui-ci aussi, rit davantage! Il rit, rit et avec lui rit son auditoire grisé de vin et des paroles dans lesquelles il se reconnaît. Le café de Philibert n'en finit plus de résonner des mots glanés aux lèvres du pays. Le bonheur des mots s'écoule ainsi au plein village.
Cependant ...
Un jour de semaine, un homme habillé en dimanche arrive.
Grand! ... Avec une belle cravate! ... Un beau costume!... Tout noir!... Il entre chez Philibert et lui demande
- J'ai entendu parler d'un homme de chez vous qui sait les histoires ! Le connaissez - vous?
- Pour sûr que je le connais ! répond le cafetier. C'est Innocent
- Pouvez - vous m'indiquer ou il habite?
- Naturellement!
Tout en indiquant à l'endimanché où habite le causeur, Philibert ne tarit pas de louanges à l'égard de son ami si cher.
En voyant s'éloigner l'homme à l'allure très droite, un doute traverse l'esprit du tavernier.
- N'ai - je pas commis une bêtise? se dit - il en son for intérieur. Un pincement au coeur lui mobilise encore davantage l'esprit.
Alors il suit l'étranger du regard. Il le voit frapper chez Innocent ... La porte s'ouvre, il devine les deux hommes en discussion, puis ils rentrent.
Il y a quelque chose de bizarre dans l'attitude du quidam. Durant deux jours, la maison d'innocent reste close. L'inquiétude gagne le village. Que se passe t-il ? Les parents du diseur sont très inquiets.
- C'est ta faute Philibert! Fallait pas envoyer quelqu'un qu'on connaît pas ! Comment qu'il est?
- Un grand avec une belle chemise ! Puis un beau costume tout noir, même qu'il a une cravate.
- Comme un dimanche?
- Comme un dimanche!
Qu'est ce que t'a dit le Philibert? Y'a un homme habillé en dimanche un jour de semaine qu'est entré chez Innocent? Avec un costume noir? Moi! Ma défunte grand-mère me disait toujours que quand y vient des gens comme ça, sûrement qu'y sont des envoyés du Diable!
Le diable ! Le mot parcourt l'assistance, il se lit sur les yeux, les traits de chaque visage.
- Il faut faire quelque chose!
C'est à ce moment là que la porte d'Innocent s'ouvre. L'homme sort, salue et part.
Une vieille femme qui prétend avoir rencontré le diable plusieurs fois se précipite, sa vue est trop basse, on ne sait pas.
Innocent, son panier à la main s'avance dans la rue.
Il va faire ses emplettes. Mal rasé, visiblement affaibli il adresse un maigre sourire aux gens qui balaient maladroitement leur bout de trottoir, mais c'est un rictus, ses yeux ne se plissent pas pour sourire.
Il y a quelque chose de changé chez Innocent. Alors Philibert qui se sent coupable de ce je ne sais quoi, hasarde:
- Bonjour Innocent! Comment vas-tu ? Deux jours qu'on ne t'a vu.
- Ben oui!
La parlote habituelle semble disparue.
- T'en avais un beau monsieur chez toi
- Ah! Vous l'avez vu.
- Pour sûr, un gars en dimanche un jour de semaine, c'est pas tous les jours qu'on voit ça... Mais nous, on n'est pas curieux... On te demande pas qui c'est.
- Bien sûr que vous ne le demandez pas, mais vous voudriez bien savoir quand même. Mais moi, je ne peux pas vous le dire!
- On n'a pas besoin de le savoir. Au fait, tu viens à la maison ce soir?
- Non! Je ne peux pas!
Stupéfaction !
- Comment ta ne peux pas venir? Tu es fatigué?
- Non ! Je ne peux pas.
Les semaines passent et les veillées se succèdent entachées des refus d'Innocent, devenant monotones et tristes. Le café de Philibert ne tourne plus comme avant. Bien qu'Innocent vienne toujours s'asseoir à la table du fond. Les mots qui font rire ne sortent plus de sa bouche. Seuls quelques beloteurs rient encore du capot qu'ils viennent de réaliser.
Philibert n'y tient plus. Un matin il part à la ville et en revient avec un gros colis. Pour égayer ses soirées, il a fait l'acquisition de l'un de ces postes T.S.F. qui répandent de la musique et racontent des histoires à rebondisse-ment qui n'en finissent jamais.
Les jours passent ainsi à l'écoute de cet instrument que l'on finit par trouver "pas si mal que ça" ou "qui remplace presque avantageusement Innocent". Au point que "chez soi", c'est aussi bien.
Bientôt chaque foyer possède l'appareil magique. Les feuilletons policiers effilochés au long de l'année remplacent les histoires du "Frêne Sorcier" ou de la "Source du marais bas" et de bien d'autres.
Innocent conserve ses habitudes, il vient chaque fin de semaine s'asseoir à la table du fond dans le café, maintenant déserté de Philibert.
C'est à l'approche des fêtes de Noël et du Nouvel An que le remue-ménage, autrefois familier des chopines reprend. Le froid fait se frotter les mains et se ragaillardir les poitrines à l'aide de picons chauds et des grogs brûlants.
Plus personne ne remarque Innocent, désormais frappé d'indifférence.
Un soir pourtant, alors que les rires fusent dans le brouhaha des mots inutiles proférés à tout va, les beloteurs et buveurs entendent Si je te dis cric lu réponds crac ! ... Crac! ... Il était une fois un frêne..
LA VOIX D'INNOCENT?
Les mots enchevêtrés de rires s'arrêtent. L'assistance médusée se tourne toute entière vers Innocent qui les regarde les yeux écarquillés. Fait extraordinaire, il n'ouvre pas la bouche, cependant il parle, c'est bien lui qu'on en-tend.
Philibert crie tout à coup: "Il est là! Dans le poste !" L'assistance se tourne alors vers l'engin. Oui, c'est bien la voix d'Innocent qui transpire du poste radiophonique.
Il conte le frêne sorcier. Les yeux rivés sur l'étrange machine, les clients forment cercle. Puis, Gaston parle ... tout bas:
Pas possible d'être assis là au fond et de causer dans le poste. Moi, je vous le dis l'innocent l'est ensorcelé. Célestine avait raison. C'est un coup du diable. - Oui, dit un autre. Faut en parler au curé tout de suite.
- Pour sûr, dit un troisième. Un bon seau d'eau bénite, sûr que le diable est en lui.
Durant leurs palabres, personne n'a entendu Innocent s'approcher d'eux.
- C'est le voleur de paroles!
A ces mots, le cercle sursaute et s'écarte d'un coup apeuré.
Surtout, ne pas le toucher.
Les yeux fixés sur la radio, le causeur poursuit:
- C'est le voleur de paroles, quand il est venu, il les a prises, mises dans une boîte, puis il m'a fait signer un papier que voilà! Puis il m'a dit, tu ne raconteras plus rien jusqu'à Noël prochain. Alors j'ai eu peur. Je me suis tu, parce que sûrement que ce gars là, c'était le diable, il faut le tuer
Saisissant alors une grosse bouteille bien pleine, il la fracasse contre l'appareil. Le spectacle est prodigieux, des éclairs jaillissent, des pets secs comme ceux que fait le chätaignier en proie aux flammes, une drôle de lumière bleue fuse par-ci, par-là. Une odeur épouvantable envahit la pièce, enfin l'engin se meurt dans un relent de fumée.
- Vous avez vu vous avez vu? Ces éclairs bleus ? Cette fumée? Sûr que le diable a essayé de voler la parole de chez nous. C'est toi qui me l'as envoyé Philibert, c'est bien qu'il reparte d'ici. Si vous le voulez, les gars, je peux vous rendre le service, des fois que le diable serait chez vous, je puis aller l'en chasser.
- Seul Dieu le peut, mon fils, tonne la voix du curé qui arrive.
- Pourquoi pas moi ? Ecoutez, monsieur le curé, je m'en vais vous raconter une histoire ... Il était un champ de farfadets... Innocent s'est repris. De nouveau l'assistance l'écoute, le fil de la vie des mots est renoué. Chacun va se retrouver dans les propos du diseur, au point que personne n'a entendu Philibert, seul devant son comptoir, dire dans un soupir:
- Ben ... Mon poste! Puis est passée une petite souris qui lui a dit: - Titi, titi, titi, le conte est fini.
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