Le prestidigitateur

Encore une histoire qui sort de je ne sais plus ou, de je ne sais plus de qui.
Et qui sera sans doute contée un jour ou l'autre...

Maintenant ça y est.

Il est prêt. Il a bien répété dans sa tête la séquence d'évènement à respecter pour parvenir à son but. Il a beau n'avoir que 7 ans, il est quelqu'un d'extrêmement ordonné. Et aujourd'hui... excité. Très excité. Enfin, ses parents accèdent à son désir, depuis si longtemps différé : aller voir le spectacle du prestidigitateur au cinéma " Eldorado " après la messe. Au cinéma où il s'est déjà glissé deux fois pour préparer son coup. Il faut aussi que je vous dise que Pierre - c'est son nom - est un petit garçon passionné. A Noël dernier, exceptionnellement, des adultes ont décidé de déroger à la règle absolue qui veut qu'un cadeau non explicitement commandé est immanquablement sans intérêt. Ses parents, qui plus est ! Qui se sont décidés, subitement, à avoir une idée intelligente...

Enfin, le résultat est que le nécessaire de magie et son manuel explicatif ont transformé Pierre en féru de magie. " De prestidigitation ", rectifie-t-il en son fort intérieur. De technique et non de croyance. Oui, de technique... C'est bien ça qui lui a posé problème quand, voulant tenter des tours de cartes avec de VRAIES cartes et non les cartes miniature du jeu, il s'est rendu compte pour la première fois du handicap que constituent d'aussi petites mains... A force de pratique, il a fini par acquérir suffisamment de technique pour réussir une bonne partie des manipulations. Mais il a du se résoudre à repousser de quelques années le moment de posséder certains empalmages.

Mais pour ce spectacle, c'est autre chose... Comme il s'entraînait, son esprit s'est passionné - au-delà du simple tour de magie - de tout ce qui fait la prestidigitation. Le code d'honneur (on ne révèle jamais un tour au public, seulement - et rarement - à un collègue), la recherche de nouveaux tours, les points à observer pour juger de la qualité d'un pratiquant (accessoirement les mêmes points peuvent servir à deviner le mode de réalisation d'un tour, en s'abstrayant des distractions que le prestidigitateur utilise pour masquer ses manœuvres)... Et un jour, par hasard, il a découvert, se trompant en sortant des toilettes du cinéma, qu'il pouvait profiter d'un couloir sombre et poussiéreux pour accéder sans payer (et sans accompagnement), à l'intérieur de la salle de cinéma par un passage entre deux immeubles, dans lequel une porte avait son loquet brisé depuis belle lurette...

Il suivait donc régulièrement les spectacles de prestidigitation qui avaient lieu les dimanches, sans bourse délier, tandis que ses parents le croyaient installé dans quelque parc à lire un roman... Idéal pour la formation. Dans son esprit, vers l'äge certes, très avancé, de 16 ans, il devrait pouvoir se produire sur scène et rivaliser avec les meilleurs. Et donc avec leurs revenus, perspective qui ne lui déplaisait pas vu la quantité de caramels qu'elle promettait de pouvoir acheter (il avait beau être très en avance, certaines notions financières lui faisaient encore (heureusement) défaut...)

Deux semaines plus tôt, il est venu voir le nouveau spectacle, en espérant que la piètre qualité fréquente des artistes de 3ème rang se produisant à l'Eldorado fasse pour une fois place à un homme de talent. Eh oui, Pierre, à 7 ans, est déjà en mesure de se rendre compte de la médiocrité. L'inconvénient d'être un surdoué... Mais cette fois, ça a été différent. TRES différent. Par la qualité de l'artiste, d'abord. Le meilleur jamais vu par Pierre. Par la complexité des tours, dissimulés sous une apparence trompeusement simple. Et puis aussi parce que le clou du spectacle lui est resté incompréhensible. Un tour apparemment si simple ! Et pourtant... Et puis enfin, il y a le prestidigitateur lui même. Ce n'est pas que son costume ou son allure soit si différente des autres prestidigitateurs qu'il a déjà vu. Non. Enfin, pas vraiment... C'est un... Un je ne sais quoi de différent, d'inquiétant, presque. Et d'attirant, aussi. Quoi ? Il l'ignore. Mais le ressent.

Alors il est retourné la semaine suivante. A calculé, calibré. Mais n'a toujours pas trouvé " le truc ". Et pourtant il est certain que c'est d'une simplicité à pleurer. Et enfin, ce matin, la bonne nouvelle. Son application à jour les " gentils petits garçons " au bénéfice de ses parents a fini par payer. Spectacle en vue. Son père se croit même obligé de lui lire le résumé du programme, comme s'il avait déjà vu le spectacle. C'est trop drôle. La messe passe, toujours trop lente. Il est vrai que Pierre ne voit aucun intérêt à ce rituel. Là encore, son avance intellectuelle a pour résultat de transformer ces chants et autres simagrées (c'est du moins ainsi qu'il voit les choses) en un enfer de lenteur et d'ennui...

Mais maintenant, ça y est... L'avant-dernier numéro se termine, un banal exercice de disparition de pièces de monnaies. Pierre arrive à le faire, pas trop vite, avec une ou deux pièces. Ici, l'homme sur scène le réalise à une vitesse époustouflante, et avec 5 pièces simultanément. Mais sur le fond, c'est juste un problème d'entraînement, de dextérité... Et quand le prestidigitateur termine sa dernière phrase, avant même le petit salut final qui clôt le numéro, Pierre - qui a pris soin de se placer sur le bord de l'allée centrale - s'élance avant que son père ait eu le temps de réagir. Il commence à dévaler l'allée et entend l'artiste enchaîner. Et au moment ou retentit le "vant", dernière syllabe de " ...besoin d'un volontaire pour le numéro suivant ", Pierre pose le pied sur la dernière marche qui le conduit sur la scène. Il entend derrière lui le grondement déçu des autres enfants qui se sont précipités, bien trop tard. 

Le prestidigitateur hausse le sourcil en le voyant apparaître sur scène... comme par magie, alors que l'écho de sa phrase flotte encore dans le vieux cinéma. Mais il enchaîne aussitôt avec un sourire de commande, comme un vieux routier qui ne se laisse pas démonter par si peu. Pierre lui, n'est plus que regard, qu'attention. Et avec triomphe (mais un peu déçu tout de même que cela se révèle si facile), il comprend la technique utilisée. Un double miroir sans bordure, invisible si l'on n'est pas placé en retrait de l'artiste, permet l'illusion. Le public voit l'angle d'une boite vide, et en conclût que toute la boite est vide. Alors même que le prestidigitateur dépose la carte dans l'autre angle... Bah, il n'en est pas moins impressionné par la précision du vieil homme, jointe à sa surnaturelle vitesse d'exécution. " Non, pas surnaturelle, se corrige-t-il. Extraordinaire. Ce n'est pas pareil ". Et quand il finit cette rectification mentale, la lumière s'éteint. Toute la lumière. Pour revenir une seconde plus tard. Mais tout a changé...

Le prestidigitateur émet une sorte de räle, et se redresse. Se grandit. Devient énorme, menaçant. Ses yeux s'emplissent de reflets rouges. Et sa carrure n'a soudain plus rien à voir avec le vieillard sec et fatigué de l'instant précédent. Il est... impressionnant. Pierre grimace tandis qu'un spasme bruyant lui tort le bas-ventre. Et l'homme - qui n'a plus rien d'un homme - fait face à la foule et pousse un rire bref, comme un aboiement. " HA !!! ". Les gens, dans toute la salle, sont pétrifiés. Tous, croyants ou non, ont instantanément compris qui était - qui était devenu - l'inoffensif prestidigitateur. Ils savent que la créature qui se dresse maintenant face à eux est le Mal. Le Mal Absolu. Et qu'en pareille circonstance la meilleure chance de survie consiste à être aussi mort qu'une descente de lit en peau de tigre. La gueule ouverte et immobile...

" Ca fait un sacré bout que ça durait, cette histoire, éructe le Diable. Je commençais à être vraiment tanné de la magie... Eh bien, quoi qu'il ce soit passé, on dirait que la malédiction de mon vieil ennemi a cessé de faire effet... Pourquoi, pourquoi Diable (!) vient-il de disparaître en me laissant l'usufruit de ce monde si intéressant, je me le demande... Mais je ne vais pas m'en plaindre, n'est-ce pas, mes chéris ? " A ces mots un murmure fait frémir la foule, qui vient de comprendre qu'immobile ou pas, elle a le malheur d'être au premier rang de ce qui promet d'être le début d'une série d'évènements fort désagréables, et qu'à ce titre elle va déguster en premier. A moins qu'elle ne SOIT dégustée... Va savoir quelles sont les intentions de la bête... Pierre, d'un coup d'œil, repère le visage de sa mère, debout dans l'allée, et l'intensité du désespoir qu'il y lit lui serre encore plus les tripes...

La bête...Car c'est vrai qu'à chaque instant qui passe, l'artiste ressemble de moins en moins à un humain et de plus en plus à une bête. Le visage se creuse comme une gueule, les yeux se fendent, et voilà maintenant que le pantalon du tuxedo grésille puis prend feu, tandis que le rire de l'Enfer se fait entendre, semblant glacer d'effroi la terre entière. La flamme gagne, commence à embraser toute la cuisse, et Pierre fait ce que tout humain intelligent devrait faire en pareille circonstance. L'apparition du feu déclenche un réflexe, il empoigne son pistolet à eau dans la poche de sa veste, et asperge copieusement la cuisse de Diable. Un nuage de fumée, un grésillement terrible, et le cri de douleur de la créature, son cri de défaite. Dans la fumée, le diable redevient un vieil homme au costume usé, la rage brillant dans ses yeux. " Je ne sais pas comment tu peux faire cela, murmure-t-il en regardant Pierre droit dans les yeux, mais personne ne se souviendra de tout ceci. J'ai encore ce pouvoir... " Et tandis que sa voix s'éteint, les lumières clignotent et le cinéma redevient comme avant.

"- Chéri, tu ne trouves pas que tu as été un peu dur avec Pierre ? L'envoyer se coucher, c'est tout fait normal, mais lui dire que les sorties étaient supprimées pour deux mois... Après tout, il n'a fait qu'arroser la jambe de ce magicien, ce n'est quand même pas si grave...
- Pas si grave, tu crois ça ? Eh bien c'est que tu n'as pas assez réfléchi, ma chérie...
- Je ne vois pas ce que tu veux dire...
- Écoute chérie, c'est pourtant simple. Ce pistolet à eau, il l'a acheté avec son argent de poche, juste avant qu'on entre dans l'église pour la messe, n'est-ce pas ?
- Oui, et alors ? On était d'accord...
- Et alors, où diable a-t-il pu trouver de l'eau pour le remplir, d'après toi !!! Dans une église, à part les bénitiers, je ne vois pas beaucoup d'autres endroits. Et ça me paraît justifier pleinement la punition..."

Montréal, 18 août 2003

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