Le moine et le ronin

En ce temps là, le Japon était un pays de pouvoir. De nombreux pouvoirs. Il y avait, bien entendu, le pouvoir de l’empereur en exercice, du moins quand il ne s’agissait pas d’un enfant, et pour autant qu’il parvienne à exercer ce pouvoir en dépit de celui des courtisans, nombreux et puissants. Il y avait aussi, fréquemment, le pouvoir de l’empereur précédent, déposé lors de la dernière révolution de palais. Il vivait souvent cloîtré, et continuait habituellement de tirer les ficelles de ses marionnettes, ses courtisans restés fidèles. Il y avait parfois encore le pouvoir de l’empereur précédent l’empereur précédent. Celui-là avait habituellement pris la tonsure, pour sauver sa vie plus que par piété religieuse. Mais religion ou pas, il continuait lui aussi à jouer le jeu du pouvoir. Il y avait encore le pouvoir de la caste des guerriers, autrefois soumise à la noblesse, mais qui de plus en plus le revendiquait pour elle-même, tant et tant qu’un jour elle finirait par être la seule à diriger . Il y avait enfin un dernier pouvoir, et non le moindre : celui des monastères.

Ces derniers, nombreux et riches, parsemaient le Japon, étalant leur munificence lors des nombreuses fêtes religieuses. Ou en manifestant par des défilés de moines lourdement armés. Aussi, quand une décision ministérielle n’avait pas l’heur de leur plaire, il n’était pas rare qu’elle fut amendée ou abrogée quand un semblable défilé prenait la direction du palais impérial. C’est que les moines, s’ils perfectionnaient des arts de paix et de sagesse, comme le chant sacré, la calligraphie ou l’art du thé, étaient aussi réputés pour être parmi les plus grands spécialistes en des disciplines martiales où la vertu religieuse s’exprimait à travers l’usage de l’arc, du bâton ou de la lance.

Et parmi ces monastères puissants, les plus puissants étaient sans conteste les monastères de Nara. Le plus puissant d’entre eux était, comme c’était l’habitude, juché sur les pentes d’une majestueuse montagne, faisant face à une autre montagne où trônait le monastère voisin et néanmoins rival. Dans ce monastère vivaient près de mille moines qui cultivaient la piété… et les arts de la guerre.

Un jour, un ronin venu de nulle part s’installa sur le pont qui franchissait la rivière séparant les deux montagnes et les deux monastères. Et décréta que nul ne franchirait plus ce pont sauf à l’avoir au préalable défié, affronté et vaincu. Les premiers passants ne prirent pas assez l’affaire au sérieux, et le payèrent de leur vie. Il en alla de même pour les soldats dépêchés sur les lieux quand le massacre fut connu. Les moines du grand monastère, outrés de pareils actes, envoyèrent à leur tour leurs meilleurs éléments pour régler le problème. Il faut à ce propos rendre hommage à leurs talents guerriers, et noter qu’ils firent bien mieux que leurs malheureux prédécesseurs, civils ou militaires, puisque deux moines sur les dix envoyés réussirent à survivre – au moins assez longtemps pour faire connaître le triste sort de leur huit collègues…

Dans leur grande sagesse, les dirigeants du monastère décidèrent qu’un surcroît d’exercice serait favorable à la santé de tous, et décrétèrent que dorénavant tous traverseraient la rivière par le pont suivant, quelques lieues plus loin. La vie repris son cours quasi normal…

Si j’ai surtout mentionné jusqu’ici les prouesses guerrières des moines, il ne faudrait pas pour autant se méprendre : tous les moines n’étaient pas de cette trempe, et nombreux étaient ceux qui vivaient une vie plus proche de ce que l’on attend d’un religieux. Parmi ces derniers, il y avait un moine calligraphe, réputé pour la pureté et la force de son trait de pinceau, qui arrivait, bien mieux qu’un long discours, à exprimer toute la force d’une idée, et dont les calligraphies étaient célèbres dans toute la région.

Deux semaines après l’arrivée du ronin sur le pont, le moine calligraphe fut convoqué un soir par le père abbé…

Ce dernier le reçu dans ses appartements, lui fit l’honneur de la cérémonie du thé, le questionna sur l’avancement de ses derniers travaux de calligraphie. Le moine était simple mais pas idiot. Il se disait que le père abbé devait avoir quelque chose à lui demander, et il attendit patiemment de savoir quoi, tout en savourant son thé. Pour finir, le père abbé, ne pouvant plus différer, finit par lui déclarer :
- J’ai besoin de vos services pour transmettre un document.
- Certainement, père abbé. De quoi s’agit-il ?
- De ce parchemin, répondit le père abbé en sortant un parchemin scellé de la manche de sa robe. Il faut impérativement que ce parchemin soit remis avant demain midi au père abbé du monastère voisin et néanmoins rival. Sur la montagne qui fait face à la nôtre…
Là-dessus, le père abbé contempla avec un regard de sphinx le moine calligraphe. Ce dernier changea subitement de couleur quand il réalisa ce que signifiaient les paroles de son supérieur.
- Mais, père abbé, vous m’envoyez à la mort ! Pour être avant midi demain au monastère rival – et néanmoins voisin – il faut emprunter le pont ! Le pont où ce ronin sanguinaire massacre tous ceux qui tentent de forcer le passage !
- J’ai cependant besoin de vos services. Et puis, ne dramatisez pas…
- Dramatiser ??? Mais, père abbé, nos meilleurs guerriers ont été taillés en pièces par ce ronin, les rares survivants ont raconté qu’aucun homme ne le surpasse dans l’art de la contre-attaque ! Il est plus rapide que l’éclair, plus dangereux qu’un tigre. Et je ne suis qu’un humble calligraphe, pas un guerrier ! Comment voulez-vous que j’aie la moindre chance ?
- D’abord vous n’êtes pas un « simple calligraphe ». Vous êtes un maître dans cet art. Et pour vaincre le ronin, il vous suffira de faire ce que vous savez…
- Mais je ne sais rien du sable ou de la lance !
- Vous croyez ? Hé bien, expliquez-moi donc comment vous calligraphiez.
- Comment je calligraphie ? Mais quel est le rapport ?
- Vous verrez, vous verrez. Alors ?
- Hé bien… Je tente de m’abandonner dans le grand Rien. Qui est aussi le grand Tout. J’oublie la feuille, le caractère, et je deviens le pinceau. Et je trace mon caractère.
- Parfait ! Avec un sabre, c’est exactement la même chose. Tenez, prenez celui-ci et mettez-vous en garde.
- En garde ? Mais je ne sais pas comment, je n’ai jamais tenu un sabre de ma vie.
- Contentez-vous de prendre la position qui vous paraîtra naturelle.
Le calligraphe prit maladroitement le sabre et s’installa dans une position de garde. Puis il demanda :
- C’est correct ?
- Si c’est la position qui vous est naturelle, alors elle est correcte. Maintenant écoutez-moi bien. Vous avez dit que ce ronin est réputé être un maître de la contre-attaque.
- Un maître quasi-invincible, oui, et...
- Et il suffira donc de ne pas attaquer pour lui faire perdre son atout majeur. Gardez cette position et fermez les yeux. Immergez-vous dans le grand Tout – qui est aussi le grand Rien – et attendez de sentir le froid de la lame du ronin sur la peau de votre crâne rasé. À cet instant – et seulement à cet instant – tracez le caractère « victoire » avec votre sabre. Voilà, c’est tout simple, n’est-ce pas ? Allez, je ne vous retiens pas plus. Allez dormir, et bon voyage. Rappelez-vous : avant midi demain !

Ainsi congédié, c’est un moine terrorisé qui retourna dans sa cellule. Tout le reste de la nuit il chercha le sommeil et la solution, mais ne trouva ni l’un ni l’autre.

Au matin il prit le parchemin et le sabre que lui avait remis le père abbé, et partit vers la mort.

Descendre de la montagne fut bien trop rapide à son goût, et bientôt il arriva en vue du pont et du ronin, qui y faisait les cent pas. Ce dernier le repéra, se planta au beau milieu du pont et lui lança :
- Hé ! Toi qui veut passer ! Sais-tu que tu devras pour cela m’affronter et me vaincre ?
- Je suis au courant, répondit le calligraphe. Finissons-en vite.
- À ton aise.
Le moine posa le parchemin au sol, dégaina le sabre et pris sa garde, Puis il ferma les yeux, et attendit. Il attendit de sentir le froid de la lame du sabre sur la peau de son crâne. Il attendit la mort en tentant de s’immerger dans le grand Rien, le grand Tout, pour tracer un improbable caractère « victoire » avec son sabre. Il attendit longtemps. Tellement longtemps que ses bras se mirent à trembler. Tellement longtemps que – sur le bord de lâcher son sabre – il entrouvrit un œil, puis le second. Plus de ronin ! Il était seul sur le pont ! Enfin, pas tout à fait seul. À côté du pont, un enfant d‘une dizaine d’année le regardait avec admiration. En pleine confusion, le moine calligraphe l’apostropha :
- Le ronin ? Ou est –il ?
- Il est parti, Maître.
- Parti ?
- Oui, Maître.
- Mais pourquoi ?
L’enfant sourit. Puis il répondit :
- Il a dit qu’il avait perdu. Il a dit qu’il ne pouvait pas vous vaincre, car vous étiez déjà mort. Il a dit qu’il n’y avait pas de faille. Et il est parti...

C’est un moine calligraphe bien songeur, qui accomplit la fin de sa mission, au monastère rival et néanmoins voisin...

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