Le jour ou Grand-père est mort
Ça a plutôt bien commencé, le jour où grand-père est mort. Enfin, je veux dire par là que c'était
pas une surprise. Et que tout le monde s'est comporté dignement, comme il le faut en pareille circonstance. Et puis on
s'en doutait, Grand-père était bien vieux, et on se doutait tous qu'il ne pourrait pas faire sa mauvaise tête indéfiniment. C'est après que ça a mal tourné. Le lendemain matin. Quand Grand-père est descendu déjeuner.
La veille, une fois parti le curé et le médecin, l'un comme l'autre ayant rempli leur office - extrême onction pour l'un, permis d'inhumer pour l'autre - toute la famille s'était retrouvée dans la cuisine, un peu drôle, un peu gênée, même. Faut dire que depuis le temps qu'on supportait son sale caractère et qu'on se demandait quand il allait se décider à lächer la rampe... Et là, on se retrouvait tout bête. En se disant... " ça y est. Enfin ! ". Un peu mauvaise conscience, quoi. Mais avec ce qu'il nous avait fait voir ces dernières années, c'est vrai qu'on était tous bien soulagés, même si on n'osait pas trop le dire.
Maman a alors commencé à remuer tout le monde, à expédier l'un et l'autre qui chez le croque-mort, qui chez le notaire. Envoyant ma sœur aînée pour commander les faire-parts, Papa chez le marbrier, bref, organisant les nombreux préparatifs que pareilles circonstances commandent. Un sacré sens de l'organisation, Maman. Et on est tous allé se coucher de bonne heure ce soir là, fatigués comme si on avait couru un marathon. Et puis, il faisait tellement chaud...
Le lendemain matin, on était tous dans la cuisine, entamant le repas du matin (sauf mon petit frère qui a toujours un peu de mal à se réveiller), quand Grand-père est descendu déjeuner. Ça a jeté un froid.
-Ben qu'esse vous avez tous à faire des mines de même, qu'il a dit. On dirait qu'z'avez vu un revenant !
On s'est tous regardé sans rien dire, la bouche ouverte et les yeux comme des deux piastres. Finalement, c'est Maman qui a repris ses esprits la première.
- Mais, Grand-Pa, qu'est-ce que vous faites donc là ?
- Ben, j'viens déjeuner ma fille, quoi d'autre ?
- Mais... Dans votre état...
- Et quoi, mon état ? Chui encore capable de me lever pour déjeuner, non ? Chui pas encore mort, à ce que je sais !
Maman, c'est une femme qui a de la répartie. Mais sur ce coup là, elle a rien trouvé à répondre. Elle a regardé Grand-père d'un drôle d'air, et puis elle s'est retournée vers le poêle. Les dents serrées. J'aime mieux vous dire qu'il n'y a pas grand monde qui a traînaillé à table ce matin là...
Maman, c'est une femme de tête. A peine la cuisine débarrassée, elle a foncé au village, et en est revenue aussi sec, traînant le docteur, pas par l'oreille mais tout comme. Le pauvre ! On l'entendait protester alors qu'ils étaient encore à 500 mètres de la maison. Qu'il savait bien ce qu'il disait, que plus mort que le vieux, y'avait pas, que c'était pas après 30 ans de pratique qu'il pouvait se tromper là dessus... Mais quand il est arrivé assez près de la maison pour voir Grand-père sur la galerie, en train de se balançer sur sa berceuse, il a arrêté son moulin à parole en moins de temps qu'il ne faut pour dire
gloup. En tout cas, c'est à ça que ça a ressemblé, ce qu'il a dit...
Il s'est finalement remis à avancer vers la maison, plus rouge qu'une pomme bien mûre. Grand-père l'a regardé goguenard, et quand le docteur a été rendu au pied de la galerie, il lui a lancé :
- Alors, Doc, vous v'nez voir si vos r'mèdes ont fini par m'tuer ?
-Mais... Mais...
- Mais quoi ? Déçu de m'voir toujours là ?
- Mais hier... Quand je vous ai vu...
- Bah, hier, a répondu Grand-père, hier j'étais un peu fatigué, avec cette chaleur. Mais aujourd'hui, ça va ben mieux. Je me sens même tellement en forme que ça me chagrine presque à l'idée d'avoir encore à supporter
vot' face de fouine pendant pas mal d'années ! Ah !
Le docteur a baissé la tête... Mais pas les bras. Faut lui reconnaître ça, même si certains disent que ses prescriptions ont plus fait pour la fortune du croque-mort que les épidémies, au moins, c'est quelqu'un qui abandonne pas facilement. Pas plus son idée que son verre de bière. Il est monté rejoindre Grand-père sur la galerie, et il a commencé à l'ausculter. Et il lui a fallu de l'opiniätreté pour réussir à glisser son stéthoscope dans l'encolure de la chemise de Grand-père. Vivant, Grand-père aimait déjà pas trop ça, mais mort... Ça allait guère mieux.
Et là, la face du docteur est repassée du rouge rubicond au blanc très päle. Il s'est redressé, sa pomme d'Adam a fait plusieurs allers-retours entre son col cassé et son menton. Et puis il a marmonné quelque chose de pas clair. Grand-père - qu'est un peu dur d'oreille - l'a regardé en disant " Hein ? ". Maman, sentant que le Doc avait besoin d'un petit remontant lui a passé une chope de bière. Qui a coulé d'une traite dans son gosier, plus vite qu'un champ avale un orage d'été.
Ayant repris un tantinet ses esprits, le Doc, d'une voix rauque, a répété d'une voix plus claire ce qu'il venait de dire. " Chui pas fou. Le cœur bat plus. M'étais pas trompé... ". Grand-père a haussé les sourcils, puis il a grommelé :
- Qu'esse que vous bavassez encore, Doc !
- Je... Je dis que quand je suis parti hier, vous étiez mort, aussi mort qu'un poulet à la broche ! Et que ça a pas changé depuis !
- Bah ! C'est la meilleure, celle là ! Mort !
- Parfaitement. D'ailleurs votre cœur ne bat plus, c'est bien la preuve, non ?
- Bat plus, bat plus... C'est vous qui l'dite ! M'est avis que c'est la bière qui vous mousse dans les oreilles ! Bien sûr que mon cœur y bat ! Sinon ch'rai pas en train de perdre mon temps à répondre à vos idioties !
Et ça a continué de même un bon moment, le Doc essayant de convaincre Grand-père d'être raisonnable, et Grand-père s'emportant de plus en plus, traitant le Doc - et toute la famille au passage - de tous les noms d'oiseaux (et il en connaît un paquet !) qui lui passaient par la tête. Et qu'on en voulait à ses économies, et qu'on devrait avoir honte de raconter pareilles bêtises, et que si on voulait le faire mourir de honte avec pareille méchanceté, on ne s'y prendrait pas autrement.
Le Doc essayait bien de lui dire que tout ça était bien inutile puisque mort, il l'était déjà, mais comme je vous l'ai déjà dit,
Grand-Père, c'est une sacrée tête de mule. Finalement, il était midi passé de quelques bières quand le Doc a abandonné, et s'en est retourné vers le village en grommelant " Crisse de têtu. Des comme lui, jamais j'ai vu ça ". Il a même pas dit au revoir avant de repartir, mais vu les circonstances, on ne pouvait pas vraiment lui en tenir rigueur.
Voyant que la médecine ne réglait pas le problème, Maman a décidé de faire appel à la religion. Dans l'après-midi, on a vu débouler le curé, un peu chancelant. L'émotion. Ou le vin de messe. Allez savoir. Là, ça a pas attendu pour se gäter. Déjà que vivant, Grand-père était pas exactement ce qu'on pourrait appeler une grenouille de bénitier, mais alors mort... Le pauvre curé a tout juste tenu une petite demi-heure, avant de s'en aller, tête basse, sous les quolibets de Grand-Père. Si en venant, il espérait ramener vers Dieu une äme en voie de perdition, il avait du vite déchanter.
Voyant que les autorités n'arrivaient à rien, Maman a décidé de prendre les choses en main. Mais Grand-père ne lui a pas laissé l'occasion d'argumenter. Prétextant la chaleur étouffante du jour, il déclara qu'il allait faire une petite sieste, et monta dans sa chambre. Partie remise...
On espérait tous en rester là, d'autant que Grand-Père ne se montra pas au repas du soir. Mais... Le lendemain matin, Grand-père apparut à la table du déjeuner. Qui fut vite désertée, d'ailleurs, car Grand-père commençait à prendre une drôle de couleur. Et ça, c'était pas fait pour vous donner de l'appétit... Maman a essayé de le convaincre, toute la matinée ou presque. Ça a commencé quand Grand-Père s'est assis, tout raide, en se plaignant de ses crisse de rhumatismes. Maman a pas laissé passer l'occasion, et lui a rétorqué que c'était pas des rhumatismes, mais la rigidité cadavérique qui s'était installée. Grand-père lui a répondu que ça faisait longtemps qu'il avait plus de rigidité du tout, depuis que grand-mère avait ravalé son acte de naissance, pour être précis. Et le ton est monté, monté... Mais sans effet. Pour finir, Grand-père a été tellement désagréable avec Maman qu'elle est allée s'enfermer dans sa chambre, les larmes aux yeux. Je vous l'ai déjà dit, pour trouver plus têtu que Grand-père, faut pas avoir peur des grands voyages...
L'affaire commençait à s'éterniser. Bon, dans le village, passé la première surprise, tout le monde s'était plus ou moins fait à la situation. Évidemment, les commérages allaient bon train, les gens nous regardaient du coin de l'œil, et les gamins du village commençaient à se moquer de moi quand j'allais à l'épicerie, faire des courses pour Maman. Mais au moins, c'était l'été, je n'avais pas à les supporter la journée longue à l'école. Ouais, justement, c'était l'été. Un été fournaise, comme on en a parfois par icitte. Résultat, non seulement Grand-père gênait la vue de toute la famille en refusant d'aller se mettre au frais, comme un bon chrétien, sous une épaisse dalle de pierre, mais en plus il commençait à sentir, et pas qu'un peu. C'est bien simple, quand il descendait de sa chambre, à part Maman qui réussissait - je ne sais trop comment - à conserver l'allure de grande dame qu'elle a toujours eu, le reste de la famille s'enfuyait plus vite qu'une volée d'étourneaux qu'on arrose à la chevrotine. Même que ça mettait Grand-Père en fureur, pestant la moitié de la journée après ces jeunes si mal élevés, qui disent pas bonjour et quittent la table sans même demander l'autorisation de le faire. Et inutile de lui faire remarquer qu'il était mort et que c'était sa vue et son odeur qui
faisaient fuir la famille. Têtu un jour, têtu toujours. Il avait décidé qu'il n'était pas mort, pas moyen de le faire changer d'avis.
Enfin, au bout de quatre longues journées, Maman s'est dit qu'il lui fallait trouver de l'aide pour régler le problème. Alors elle est allée voir le sorcier. Bon, le sorcier on l'appelle comme ça, mais c'est pas vraiment un sorcier. Plutôt un ermite, vivant tout seul à l'orée de la forêt. Pas vraiment bien vu, dans le village. Faut dire qu'on le voit jamais à la messe. Et ça,
ça passe mal par icitte. Mais on sait aussi qu'il connaît des tas de choses que les curés et les docteurs ne connaissent pas, et souvent, à la nuit, ceux-là même qui disaient du mal de lui le jour prenaient le chemin de la forêt pour aller lui demander conseil ou aide, moyennant quelques pièces ou un poulet rôti. Alors Maman, surmontant ses convictions de bonnes chrétienne, a préparé un panier dans lequel elle a mis une bouteille de bière et un jambon, et elle est partie, en fin d'après-midi, la mine sombre, en direction de la forêt.
Au retour, à la tombée de la nuit, elle avait pas vraiment l'air convaincue d'avoir la solution. Elle n'a pas voulu me répondre, et a filé immédiatement dans son atelier de couture, s'y livrant à quelque mystérieuse besogne. Finalement, quand elle a appelé tout le monde pour le souper, je m'étais dit que même le sorcier n'avait pas trouvé de solution à notre problème. On s'est installés à table, et Maman m'a intimé de me taire d'un seul regard quand j'allais l'interroger sur l'étrange linge de table qu'elle avait mis ce soir là. Ensuite, elle a récité le benedicite sous le regard goguenard de Grand-père, qui a même laissé échapper un gloussement quand Maman a demandé à Dieu le repos pour les ämes défuntes " qui s'accrochent plus que de raison à leur enveloppe mortelle ". Et puis on a commencé à manger la soupe. Crisse, qu'est-ce qu'elle était épicée !!! Maman avait du laisser tomber le pot de poivre en entier dedans ! Grand-père a commencé à tousser, tousser, mêlant imprécations et quintes de toux. Finalement, il a pris la serviette pliée à coté de son assiette, et s'est étranglé et a craché dedans pendant trente bonnes secondes. Puis sa quinte s'est calmée, et Grand-père a écarté la serviette de sa bouche. Mais il a continué de la regarder, longtemps.
Au bout de ce qui m'a paru être une éternité, il a replié la serviette, s'est levé. Il a regardé Maman un long moment, sans rien dire. Finalement il est parti vers sa chambre. Juste avant de monter l'escalier il s'est retourné, et a lancé à Maman un " d'accord, faites le nécessaire ". Puis il est monté.
J'aurais pu ne jamais comprendre ce qui s'était passé. Ne jamais deviner les conseils que le sorcier avait donnés à Maman. Mais c'est moi qui ai desservi la table ce soir là. Et quand j'ai rangé les étranges serviettes de table que Maman avait confectionné exprès pour ce repas, j'ai bien vu ce qui avait finalement décidé grand-père à admettre qu'il était mort. Faut dire que sur une serviette noire, un asticot bien blanc, tu ne peux pas le rater... |