Le chat qui dévorait les livres

Conte (librement réécrit, tel que je m'en souvenais... Et tel que je le conte) de Joëlle Ginoux-Duvivier, publié aux Éditions Mailletard.

Madame Dragenaux a perdu son chat. Encore. Faut dire que Madame Dragenaux, elle ne peut pas garder de chats. Dès qu'ils sont adultes, ils disparaissent. Tous. Toujours. Sans qu'elle sache comment ni pourquoi. D'une chose au moins elle est sûre, c'est que ce n'est pas ses voisins qui lui volent ses chats. Non. Ils sont tous bien trop gentils, trop aimables. Sauf bien sur le drôle de locataire du 6ème étage. Oh, lui c'est pas qu'il ne soit pas poli, mais aimable... Pas vraiment. Plutôt le genre ermite. Il doit être écrivain ou quelque chose comme cela. Mais de la à faire du mal au chat de madame Dragenaux, non, tout de même pas...
Alors Madame Dragenaux fait comme à chaque fois. Elle sort de chez elle, direction l'animalerie ou elle a pris ses habitudes, pour acheter un chaton. Mais à peine a-t-elle mis le pied sur le trottoir qu'un bruit l'arrête. Un bruit ? Un miaulement ! Elle avance, repère tout de suite le carton d'où sort ledit miaulement, l'ouvre. Une portée entière de chatons, tout plus cute les uns que les autres. Les gens s'attroupent, commentent la dureté de ceux qui abandonnent de si gentilles petites bêtes, les regardent, les caressent, et, l'un après l'autre, les emmènent. Madame Dragenaux n'a a pas eu le temps de dire " ouf " que quatre des cinq chatons que contenait la boite ont disparu. N'en reste qu'un seul, tout noir, tout calme, qui la regarde de ses grands yeux. Si les gens ne l'ont pas choisi, c'est peut-être parce qu'il paraît malingre, ou parce que son regard est étrange, insistant, trop intelligent, peut-être. Elle se penche alors, l'attrape délicatement, le caresse, l'emmène chez elle.

Madame Dragenaux en a eu des chats, c'est sûr. Des quantités. Mais jamais un chat comme Gutenberg. Elle l'a appelé comme ça à cause de l'intérêt qu'il a tout de suite montré pour les livres, pour l'attention qu'il a quand elle lit. Elle s'est mise d'ailleurs très vite a lire à voix haute. Il faut dire que madame Dragenaux ne savait pas - ne pouvait pas savoir que son chat, son Gutenberg, était tout sauf un chat ordinaire. Eh oui, Gutenberg comprenait tout ce que les humains disaient, et plus que cela Gutenberg était capable D'APPRENDRE ! Comme un enfant humain. Gutenberg écoutait, apprenait, et devenait de plus en plus éveillé, de plus en plus intelligent en grandissant. Il faut dire - mais ça non plus madame Dragenaux ne pouvait pas le savoir, d'ailleurs Gutenberg lui-même ne le savait pas - qu'une lointaine ancêtre de Gutenberg avait eu pour maîtresse une célèbre sorcière française, au Moyen-Age. Tellement célèbre qu'elle avait fini sur un bûcher, d'ailleurs...

En tout cas, la vie dans l'appartement de madame Dragenaux était redevenue joyeuse, plus qu'elle ne l'avait jamais été. Madame Dragenaux passait d'excellentes journées avec Gutenberg, invariablement ponctuées de soirées de lecture, pendant lesquelles il venait se percher au sommet de son fauteuil, la regarder et l'écouter lire. Et à force, eh bien... Gutenberg lui aussi apprit à lire... mais madame Dragenaux ne se contentait pas de cela. Non, tous les cinq-six mois, elle profitait de sa retraite pour découvrir le monde. Et elle emmenait Gutenberg avec elle. Partout. Enfin, partout où il était autorisé, bien entendu. Ainsi, au fil des mois, Gutenberg ajouta à sa culture livresque celle bien plus concrète des neiges et des sommets impressionnants de l'Himalaya, des étendues azurées des flots de l'océan pacifique venant lécher les plages des îles Marquises ou des sombres et luxuriantes forêts de l'Amazonie. Quelle vie ! Un rêve...

Mais c'est pourtant lors d'un de ces voyages que les ennuis arrivèrent. Un beau, un très beau voyage pourtant. L'Égypte, sa civilisation millénaire. Ses pharaons, ses pyramides... Mais justement, les pyramides, pas moyen pour Gutenberg de participer à leur visite. Alors madame Dragenaux est partie seule, promettant à Gutenberg de tout lui raconter dès son retour. Seulement voilà, le retour n'arrive pas. Ce que Gutenberg ne peut pas savoir, c'est que des terroristes ont commis un attentat, aux pyramides. Et qu'un groupe de touriste a été au mauvais moment, au mauvais endroit. Le groupe de madame Dragenaux. Oh, elle n'a pas été tuée, non. Mais gravement blessée, hospitalisée, rapatriée, sans avoir pu - vu son état - faire savoir que son chat l'attendait dans sa chambre d'hôtel...

Son pauvre chat... Au bout de 3 jours, certain qu'un malheur était arrivé, c'est un Gutenberg affamé qui a profité du ménage de la chambre pour s'enfuir. Mais, dans un hôtel au Caire, fuir où ? Finalement la solution s'est présentée d'elle-même. Une famille de touriste allemands, leur fils de 10 ans repérant Gutenberg errant dans les couloirs de l'hôtel... En peu de temps, Gutenberg est " adopté ", repart avec ladite famille... en Allemagne. Autant dire que son séjour dans sa famille d'adoption au pays de Goethe est bref. Le temps de reprendre des forces (eh, trois jours de diète, ça marque !...), de se remettre du voyage et Gutenberg prend la route. Direction Paris...

Oh, c'est long ! C'est ben ben long...Mais quand on est un chat, un chat décidé, un chat très intelligent - comme Gutenberg, ce n'est que l'affaire de quelques semaines, après tout. Et après tout, Gutenberg sait où il va ... Le plus dur, c'est Paris et ses abords. Eh, la circulation des autoroutes et du boulevard périphérique, c'est autre chose que ce qu'il avait pu affronter en allant se promener autour de l'appartement de madame Dragenaux... Mais bon, c'est une question de pratique, d'attention, de prudence. Et un beau matin, enfin, il arrive. Il prend l'escalier de secours, grimpe au 4ème étage, le cœur un peu serré. Et s'il n'y avait personne ?... Si madame Dragenaux faisait partie des victimes de l'attentat ? (il me faut préciser qu'avant de regagner Paris, Gutenberg a eu le temps, en Egypte et en Allemagne de voir des journaux, des écrans de TV. Et d'apprendre ainsi ce qui avait pu arriver à madame Dragenaux. Mais vous savez ce que c'est, quand il y a un accident, un attentat, les médias vous disent " 5 morts, 12 blessés... "... Mais sans jamais vous donner les noms !)

Le cœur serré, Gutenberg grimpe l'escalier de secours, arrive au 4ème étage... Et voit aussitôt la silhouette de Madame Dragenaux, dans son fauteuil, face à la fenêtre. Oh joie ! Oh bonheur... Les retrouvailles sont extraordinaires. Mais... Mais bien vite Gutenberg apprend de la bouche de madame Dragenaux les terribles détails de l'histoire. La bombe, l'explosion, et ses conséquences. Madame Dragenaux est paralysée... Mais qu'importe, maintenant qu'ils se sont retrouvés, la vie va pouvoir reprendre son cours, presque comme avant. Presque... C'est qu'il y a un problème majeur. Madame Dragenaux étant paralysée, il ne lui est plus possible de faire la lecture à Gutenberg. Drame...

Mais Gutenberg ne manque pas de ressources. Très vite, il se livre a des essais. Constate qu'il peut sans grande difficulté faire chuter les livres de leur étagère, et ouvrir leur couverture. Mais pour tourner les pages, un problème se pose. Ses pattes ne sont pas assez précises pour qu'il y parvienne. Comment faire ?... Là encore, la solution est vite trouvée. S'il ne peut tourner les pages, sa langue et ses dents sont bien assez précises pour qu'il les mange ! Bon, le goût du papier n'est pas ce qu'il préfère, mais à la guerre comme à la guerre : la culture et le divertissement sont à ce prix. Gutenberg peaufine même sa technique pour parvenir à remettre la couverture - vidée de ses pages - à sa place sur l'étagère, de manière à ce que l'infirmière qui vient quotidiennement s'occuper de madame Dragenaux ne remarque rien. Tout va bien, la vie est vraiment redevenue comme avant !

Mais... Mais avant, madame Dragenaux allait chaque semaine à la bibliothèque, achetait parfois des livres, bref, renouvelait le stock disponible dans son logement. Maintenant, ce n'est plus le cas. Et en quelques semaines, la bibliothèque est épuisée. Et une fois le livre lu - et dévoré - difficile de le relire...

Alors Gutenberg étend son champ d'action. Pas l'escalier de secours, il se met a visiter les autres appartements de l'immeuble, profitant des fenêtres entrouvertes pour s'y glisser. Et bientôt, c'est dans tout l'immeuble que certains, prenant un volume dans leur bibliothèque, ont la surprise de se retrouver avec une couverture vide de pages dans les mains. On crie, on chiale, mais rien n'y fait. Le mystère des livres vides semble sans solution. 
Mais un nouveau problème se fait bientôt jour. Dans un immeuble moderne d'une grande ville, de nos jours, on trouve bien peu de livres. Les gens passent plus de temps devant leur TV que penchés sur un roman. Et à nouveau, Gutenberg se retrouve en proie aux affres du manque. Il a écumé tout l'immeuble, et les gisements d'écrits se raréfient de jour en jour... Tout l'immeuble ? Non, pas tout à fait. Il reste le sixième et dernier étage. Gutenberg a repoussé longtemps l'envie d'aller traîner ses moustaches dans l'appartement de l'ermite qui y habite. Sans vraie raison. Mais quelque chose l'inquiète chez ce locataire solitaire. Un je ne sais quoi d'indéfinissable qui lui hérisse le poil rien que d'y penser.

C'est madame Dragenaux qui finit par le décider. Elle avait depuis longtemps compris ce que son protégé allait faire lors de ses sorties (et pour cause, elle l'a vu " s'entraîner " chez elle, d'abord furieuse, puis compréhensive voir amusée une fois qu'elle s'est dit que ses livres, ses chers livres désormais hors de sa portée étaient ainsi devenus plus qu'une nourriture spirituelle...). Et un jour, elle lui parle du locataire du 6ème étage. Et lui apprend qu'il passe pour être collectionneur de livres anciens. De livres anciens ! Entendant cela, Gutenberg ne résiste pas longtemps, et bientôt on le retrouve à faire le guet, tout en haut de l'escalier de secours. Pas si facile cette fois, car l'ermite ne sort que rarement de chez lui, le plus souvent pour aller chiner les antiquaires à la recherche de vieux volumes. Quand ce moment finit par arriver, Gutenberg écarte délicatement la moustiquaire de la fenêtre de la cuisine, et se glisse dans l'appartement. Il explore ce dernier, résistant à l'envie de se trouver immédiatement de la lecture. L'appartement est un peu sale, typique du célibataire endurci avec son désordre, son linge douteux empilé sur un fauteuil, dans un coin de pièce. Soudain, le cœur de Gutenberg cesse de battre. Avec effroi, alors qu'il passait près d'une grande commode, il comprend que le tas de vêtements qui s'y empile... ne sont pas des vêtements ! Le poil dressé sur l'échine, il s'approche encore, et sans avoir besoin de sauter sur la commode, comprend l'horrible vérité de ce qu'il contemple. Sur la commode, empilés sans ordre, ce sont des dizaines de peaux de chats. Voilà donc où disparaissaient les chats de madame Dragenaux. Pris d'une envie de vomir, Gutenberg s'enfuit, terrorisé.

Mais l'envie de lire est la plus forte, renforcée encore par la vengeance qui lui serre les tripes. Alors il revient, continue son guet, plus discret que jamais. Découvre que l'ermite échange parfois des peaux de chats avec un vieux bouquiniste des quais de Seine en échange d'un livre ancien. Voilà donc la raison de ce massacre. Alors, à la première occasion, Gutenberg pénètre à nouveau dans l'appartement, et fait bombance d'un manuscrit du XVIème siècle, dont les enluminures craquent sous la dent. Plus un petit essai philosophique, dédicacé par l'auteur, en guise de dessert. Et s'enfuit, feulant de plaisir. La scène se reproduit quelques semaines durant, Gutenberg engloutissant avec voracité romans, essais et thèses. Jusqu'au jour...

Jusqu'au jour où l'ermite découvre avec un cri d'effroi, en voulant consulter une édition originale de l'œuvre de Colette - le hasard fait bien les choses, il s'agissait de " La chatte " - qu'il ne tient plus en main qu'une couverture vide ! Ses cris, ses hurlements, sont une bien douce musique aux oreilles de Gutenberg, qui guette, invisible, sur l'escalier de secours. Si les chats pouvaient rire, on l'entendrait s'esclaffer, au risque que l'ermite ne le découvre. Mais comme c'est un chat, il se contente de ronronner de plaisir, ce qui est bien moins bruyant - et moins risqué !

L'ermite ne compte pas se laisser faire. Il a découvert l'étendue des dégäts, et décide de se protéger. Place des pièges derrière les romans. Las, rien n'y fait, les livres - ou plutôt leurs pages - continuent de disparaître. Et c'est lui-même qui hurle de douleur le jour où le piège à rats, délicatement et malicieusement déplacé par Gutenberg, se referme sur ses doigts avec un claquement sec ! L'ermite est fou de rage, ouvre sa fenêtre pour jeter le piège, manquant de peu de découvrir Gutenberg par la même occasion. Mais notre ami est suffisamment vif pour se dissimuler, juste à temps.

L'ermite fourbit ses armes, l'air mauvais. Farfouille dans un placard, dans un autre. Puis revient, un air de triomphe sur le visage et une boite de mort-aux-rats à la main. Délaye le poison dans un saladier, et s'applique ensuite a en mettre sur la tranche de chacun des livres survivants de sa bibliothèque. Il a du lire " Le nom de la rose "... Tout en s'appliquant à sa sinistre besogne il räle, marmonne, vomit des imprécations contre le monde en général et son voleur de pages en particulier. Pour finir, il dispose quelques soucoupe de poison sur les rayonnages de sa bibliothèque. Dans l'esprit de Gutenberg, caché sur l'escalier de secours, la vengeance finale prend alors forme...

Quand l'occasion se présente, l'ermite est sorti, après avoir préparé une soupe qu'il a laissé sur le poêle. Gutenberg se faufile, fait tomber un livre sans grand intérêt (il l'a déjà lu chez Madame Dragenaux, dans une édition de poche). Il déchire alors délicatement le bord des pages, en prenant bien soin de ne rien avaler. Et tenant délicatement les petits lambeaux de papier entre ses dents, va les déposer dans la marmite de soupe, dans le fond de laquelle ils coulent bientôt. Gutenberg remet le volume en place, s'essuie la mächoire avec soin sur un coin de moquette, et va reprendre son poste de guetteur. Une heure plus tard, l'ermite rentre. Il inspecte l'appartement, mais on espoir de trouver le coupable s'avérant vain, mets la table, et commence a souper. Quand l'effet du poison commence à se faire sentir, il ne comprend pas tout de suite. Il essaye de se lever, mais ses muscles, paralysés par la mort-aux-rats, le trahissent. Il voit alors Gutenberg sauter dans l'appartement, monter sur la table et le regarder, l'air satisfait. Un räle sort de la bouche de l'ermite. Gutenberg disparaît, un bruit de livre qui chute, de page qu'on déchire. Le chat remonte sur la table, devant la face du mourant qui bave sur sa nappe. Puis Gutenberg pose les feuilles qu'il tient délicatement dans sa gueule, et entreprend de les déchirer encore. Il découpe des mots, des bouts de phrases, et les dispose devant les yeux de l'ermite. Le message est clair, Gutenberg lui explique ce qu'il a fait, et pourquoi. Sa vengeance pour ses frères assassinés. Les yeux de l'ermite lancent des éclairs de rage mais le poison continue son œuvre, et il ne peut bouger. Gutenberg attend quelques instants, puis fait un salut ironique à l'ermite avant de disperser de la patte les bouts de papier. Plus de trace, d'explication, ce sera donc un suicide... les yeux de l'ermite se voilent au moment où Gutenberg saute par la fenêtre et disparaît...

Madame Dragenaux est morte depuis. Elle est morte calme, heureuse, la tête de son cher Gutenberg contre sa joue. Gutenberg lui, a disparu. Est-il toujours vivant ? Ombre de la nuit pénétrant dans les maisons, les appartements, pour y poursuivre sa quête de savoir ? Allez savoir... En tout cas, si j'étais vous, en rentrant chez moi, j'irai vérifier dans ma bibliothèque s'il y a toujours quelques chose, derrière la couverture de vos livres...

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