La queue du Diable

Conte de M. Noël Germanneau, trouvé sur Internet.

Il avait neigé sur Vesoul et partout sur la région. Lure, Luxeuil étaient blancs. Puis la bise avait pris et le froid était tombé. Un froid de chien. La neige résistait sous les pas.
Tiénot revenait du bois, la hache à l'épaule, de son pas égal de bûcheron que l'hiver n'avait jamais fait trébucher.
À l'entrée d'Auxon, son village, un paquet de guenilles, abandonné sur le talus, attire son attention. Il s'arrête, farfouille et découvre que les guenilles sont habitées... Un homme ! Ah !... Endormi et déjà dur comme un caillou...
Tiénot le secoue :
- Ho, paroissien ! Faut pas dormir ici, l'auberge ne vaut rien !
Mais l'autre, en route pour le grand sommeil, ne bouge plus, n'entend plus. Tiénot insiste, le bouscule un peu, prend le temps de le dévisager.
- T'ai jamais vu par là! marmonne-t-il. Sais pas d'où tu viens, mais ma foi... laisser crever les gens sur le chemin, c'est guère chrétien. Allez, viens-t'en avec moi...
Et, d'un tour de bras, il le charge sur son épaule.

Il arrive chez lui. Il ouvre la porte d'une poussée, appelle :
- Barbotte ? N'as-tu pas cuit au four, ce matin ?
- Ma foi oui ! répond sa femme. Le four est encore tout chaud.
- Alors, on va cuire ce päton !
Il ouvre le four, y jette le vagabond et claque la porte sur lui.
- Mais qu'est-ce que tu fais ? proteste la Barbotte. Il va mourir étouffé.
- S'il manque d'air, il n'aura qu'à passer son nez par la chatière... En attendant, j'ai faim ! Donne-moi de quoi !...
La Barbotte se précipite au placard, sort une assiette de lard, la miche de pain, un verre, du vin et, pendant que Tiénot se cale les côtes, retourne surveiller la nouvelle fournée.

Cinq minutes sont à peine écoulées qu'elle se met à jailler comme un gouri ébouillanté.
- Viiite ! Viiite ! Tiénooot... Il m'a sorti sa queue ! Tiénot s'étrangle en buvant sa piquette.
- Sa queue ?...
Il arrive en maugréant, incrédule, et découvre qu'une queue, en effet, pend du trou de la chatière.
" Qu'est-ce que c'est que cette queue ? se demande-t-il en l'examinant On dirait une queue de veau... Mais noire !... On n'a jamais vu de veau noir par chez nous... ".
La Barbotte est inquiète. Elle flaire une affaire suspecte. Elle connaît son Tiénot. Capable de tout, sans se rendre compte de rien !
- Tu es bien sûr que c'est un homme, que tu as ramassé, dis ?
- Qu'est-ce que tu me racontes là, bourrique ! Qui veux- tu que ce soit.. au moins ? Le diable ?
- Oh Tiénot, tais-toi, tais-toi ! Pas ce mot-là ! s'épouvante la Barbotte en faisant son signe de croix.

Sentant qu'on s'intéresse à elle, la queue s'est mise à remuer, à battre d'un côté, de l'autre, comme font les bêtes pour chasser les mouches.
Tiénot s'approche, la saisit, renifle le poil :
- C'est pas un veau ! conclut-il catégorique. Ça sent pas l'écurie... ça sent.. comme on dirait.. du charbon !
- Du charbon ? Oh mon Dieu ! gémit la Barbotte. C'est lui...
Alors, la queue se met à gigoter, se tortille comme pour rentrer s'abriter dans le four. Mais Tiénot ne läche pas. Au contraire, il affermit sa prise, enroule la queue autour de son poignet, deux tours morts, tire violemment et plaque l'inconnu tout contre la porte. Une plainte affreuse vibre sous la voûte.
- Aïe ! Aïe, aïe ! Pas si fort, tu vas m'arracher !
- Qu'est-ce que tu dis ? se moque Tiénot en tirant une deuxième fois, de toute sa force. J'entends pas bien !
Et l'autre recommence à hurler :
- C'est pour me torturer que tu m'as sauvé ?
- J'avais pas vu ta queue !
- Laisse-moi partir. Je te récompenserai !
- Tu n'as pas de quoi te payer un lit d'auberge et tu parles de me récompenser ?.. Avec quoi, mendiant ?
- Je ne suis pas mendiant !...
- Qui es-tu alors ?
L'autre ne répond pas.
- Tu as perdu ta langue ? Tu vas bientôt perdre ta queue !
Et il la coince dans la chatière.
- Aïe... aïe... tu le sais, qui je suis... Tu l'as deviné.
- Dis-le !
- Aïe... Je suis... aïe, aïe ! Doucement la chatière... Je suis Lucifer !...
Ce nom sinistre descelle quelques briques du four et fait trembler la Barbotte qui s'agenouille en récitant son Notre- Père.

Mais Tiénot ne se laisse pas impressionner :
- Tu as parlé de récompense, reprend-il en tirant. Fais-en voir la couleur !
Il n'a pas fini de parler que dix pièces d'or tombent du derrière du diable sur les laves.
- Ah ben ça! Des jaunets !
- Tu es satisfait ? crie le diable, de l'autre côté. Alors, laisse-moi m'en aller.
Mais Tiénot, méfiant, ramasse une pièce, la soupèse, la mord.
- M'a tout l'air d'être du vrai! dit-il à la Barbotte qui a interrompu ses prières.
- Tu vois que je t'ai pas menti ! s'impatiente Lucifer. Je tiens mes promesses, contrairement à ce qu'on dit.

Tiénot regarde les écus, regarde la queue. Il hésite, se méfie.
- Qu'est-ce qui me dit qu'ils vont pas se changer en feuilles de foyard quand tu auras tourné les talons ? Je les connais tes coups !
- Réfléchis, Tiénot ! Tu m'as sauvé la vie; j'ai beau être le diable, je sais ce que ça vaut !
Tout en discutant, Tiénot a ramené le plot où la Barbotte fend son petit bois pour allumer le four. Il prend trois belles pointes et, sans crier gare, avec la douille de la hache, en trois coups précis, cloue la queue sur le plot. Le diable n'a pas le temps de dire ouf ! Il est prisonnier.
- M'en vais d'abord vérifier que tu dis bien la vérité ! lui crie Tiénot.
Et il sort, en le laissant vociférer toutes les injures de l'enfer.

Il arrive au cabaret, guilleret, invite les assoiffés et commence à raconter :
- Vous me croirez si vous voulez, le diable est mon invité...
La nouvelle se répand; on vient l'écouter, on lui demande de recommencer et les chopines se vident aussi vite que l'or les remplit
- Tu dis que tu l'as trouvé au bord du chemin ?
- Oui, tout ramatoné ! Tout de suite, j'ai cru que c'était un sac de pattes !...
- Mais quelle idée il a eu, aussi, de s'endormir dans la neige ?
- C'est pas dur à comprendre ! Lui... l'enfer... il a pas l'habitude de nos froids... À peine il a mis le nez par là... Tiaf !

L'or; à ce train, est vite épuisé. Qu'à cela ne tienne ! Le bûcheron rentre chez lui, retourne à la chatière.
- Ho, Malin! j'ai tout dépensé, j'ai plus rien !
La queue est maintenant tellement endolorie, tellement sensible que le diable hurle aussitôt que Tiénot la saisit !
- Oui... oui... Tout ce que tu veux ! Mais, je t'en prie, pas la queue !
Tiénot ne l'écoute pas. Il continue de tirer, à petits coups fermes, comme un sonneur d'angélus.
- Donne!
Et le diable gémit, s'abandonne, läche quelques pièces.
- Donne encore ! Et le diable obéit...
Tiénot, ébloui, regarde les pièces tomber du trou de la chatière, tinter sur les dalles de pierre.
- Mais c'est qu'il a le cul plein d'or, l'animal ! s'émerveille-t-il.

Alors, comme le jaune éclaire sa bicoque, que la voix des écus est agréable à ses oreilles, il s'assoit sur une chaise et s'installe, décidé à vider ce sac de toute la richesse qu'il contient.
Il commence en justifiant ses besoins :
- Donne-moi de quoi acheter deux boeufs ! Et puis, une robe pour la Barbotte, et un tablier neuf ! De quoi boucher les gouttières de mon toit ! De quoi remplir ma cave ?.. Et attention, que du bon !
Puis il se lasse de prétexter et se contente de réclamer... Mais la nuit s'achève. La maison est encombrée de monceaux d'or et le diable n'a toujours pas fini de se vider. Il faut faire de la place. Tiénot, avant le jour, court au village voisin, chez le marchand d'änes, revient avec un troupeau tout bäté, charge sa récolte de la nuit et prend la route de Vesoul où son or sera plus en sécurité.
En chemin, il chante, il raconte la merveille, il rit aux éclats.
- L'a caqué toute la nuit !... Pis l'a pas fini !... y'a qu'à demander pour êt' servi !...
Et, comme chacun l'applaudit, il ouvre son baluchon, donne une poignée de pièces à celui-là, remplit un devantier par-ci, une vanotte par-là...

Mais, pendant qu'il va, distribuant la becquée à tous ces moineaux affamés, la nouvelle est parvenue aux moines du prieuré d'Auxon. Quoi! Lucifer sur leurs terres! Et ils n'en savaient rien. Le diable est une créature de Dieu! Tout ce qui vient du Malin doit d'abord être examiné par l'Église et lui appartient !
Vite ! Ils se précipitent chez Tiénot, trouvent la Barbotte et lui demandent des explications.
- La queue, mes révérends ?.. Ah, la queue !... Et elle se met à pleurnicher.
- J'ai voulu la garder... La mettre en sécurité... Avec mon bête d'homme, si dépensier. Alors, avec la hache, je l'ai coupée... à ras de la chatière... Et le diable, sous le coup... a défoncé la porte en hurlant... m'a bousculé, cassé deux dents... et s'est sauvé par-devant...
- Mais la queue! s'impatientent les hommes de Dieu. Donnez la queue !
La barbotte obéit et leur tend la queue, noire, velue, fraîchement coupée, pareille en apparence à celle d'un veau.

Les moines ne font plus cas de la bonne femme. L'un d'eux s'empare de la rognure, la renifle; un autre veut l'examiner, cherche à la reprendre; un troisième l'accapare à son tour et les voilà bientôt partagés, moitié d'un bout, moitié de l'autre, à tirer comme des forcenés.
La Barbotte les prévient :
- Ça sert à rien, j'ai essayé... C'est fini, elle est tarie !...
Mais les frères capucins, divisés par leur querelle de théologiens, ne l'entendent point. I1s disputent avec tant de foi que le cuir se fendille, les os craquent et la queue se casse par le milieu.
Les moines, déséquilibrés, partent à la renverse et se cassent le derrière. Quand ils reprennent leurs esprits, ils ne veulent plus entendre parler de queue. I1s se tiennent le bassin et, penauds, boitillant, s'empressent de regagner leur couvent.
En chemin, ils croisent Tiénot, seul, sans ses änes. Il rentre, les mains vides. Il a tout distribué avant d'avoir atteint Vesoul.

Quant à la queue, elle a profité de la confusion pour disparaître. Comment ? On ne sait dire! Sans doute gräce aux pouvoirs de son triste sire. On sait qu'elle est toujours active de par le monde, fuit parler d'elle, ici et là, en maintes occasions. Mais, ce qui est sûr et certain, c'est que depuis que Tiénot a raflé les jaunets, ceux qui tirent le diable par la queue ne récoltent plus que des regrets.

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