La porte rouge
D'après la nouvelle "La troisième porte" - Henry Kuttner (1940 - Threshold), information que je viens de retrouver (car j'etais incapable de me rappeler le nom exact du récit d'origine, et encore moins celui de son auteur) après vingt ans d'interrogations, grâce à l'assistance de M. Lionel Depeux.
Un grand merci à lui !
Robert n'était pas satisfait de son sort. Pas de femme pour lui. La faute à son physique, pas particulièrement avenant. Et peut-être aussi à ses abdominaux Molson. La faute sûrement à son air bougon permanent. La faute au fait que sa petite entreprise de publicité vivotait tout juste, lui permettant de vivre correctement, mais sans plus. En tout cas pas de se permettre les achats, les sorties, les fréquentations qu'il aurait aimé avoir. S'il avait été plus riche, il en était certain, ce problème se serait résolu de lui-même. Les femmes, ça aime le confort, la belle vie, les sorties, bref, tout ce qu'il ne pouvait s'offrir. Ce qu'il se permettait ? Bof, pas grand chose. Un six-pack tous les soirs (d'où les abdominaux...), la TV, tous les soirs également. Et puis, de temps en temps, une virée chez les bouquinistes, histoire de se trouver un ou deux vieux livres. Oh, pas vieux au sens rare. Non, d'occasion, simplement. C'est moins cher...
Ce soir là, Robert était, comme tous les soirs, devant sa TV. Une bière à la main, il commença à feuilleter sa dernière acquisition. C'était un petit fascicule écorné, certaines pages déchirées, à la couverture tachée, qu'il avait acheté, la fin de semaine précédente, chez un bouquiniste de l'avenue du Mont-Royal, pour un dollar. C'est le titre et l'illustration de couverture qui avait attiré son attention : " Comment pactiser avec le diable "... Ce titre surmontait une sorte de diable cornu et - il faut bien le dire - assez mal dessiné. Pas de nom d'auteur, pas même celui d'un éditeur. Étrange... Mais, pour un dollar, après tout, pourquoi pas, s'était-il dit. Il commença sa lecture, et découvrit, surpris, qu'au lieu des récits occultes auxquels il s'attendait, il s'agissait en fait d'une sorte de livre de recettes. Sauf que la cuisine en question n'avait pas pour but de se remplir l'estomac, mais bien de faire apparaître des démons et d'en tirer profit. Plus qu'étrange...
De plus en plus intéressé, il parcourut le livre d'une traite (il ne comportait que quelques dizaines de pages), le posa sur ses genoux, ferma à demi les yeux et resta songeur, un long moment. Un pacte avec le diable... Et pourquoi pas ? Ce n'est pas qu'il y croyait vraiment, mais enfin, qu'avait-il à perdre ? Il reprit alors le livre, chercha, chercha, et finalement s'arrêta sur une page qui décrivait la technique et les moyens requis pour faire apparaître Belzébuth et en tirer profit. Il lut cette page plusieurs fois, puis reposa le livre, un demi sourire aux lèvres. Demain décida-t-il, il essaierait. Ce soir là, Robert ne finit même pas son pack de six...
Le lendemain, en rentrant du travail, il se livra à quelques emplettes. Une craie blanche dans une papeterie, des cierges achetés dans une boutique d'articles religieux. Le sang lui posa plus de problèmes. Mais après avoir visité sans succès plusieurs boucheries, la dernière lui fournit la solution : les abattoirs de la ville étaient le lieu adéquat.
Rentré chez lui, il poussa dans un coin de la pièce les meubles de son salon. Armé de sa craie, il traça ensuite une étoile à cinq branches sur le parquet, puis disposa un cierge au sommet de chacune des branches. Enfin, il installa un grand saladier au centre de l'étoile et le remplit du sang acheté plus tôt aux abattoirs. Voilà. Ne restait plus qu'à se déshabiller complètement, allumer les cierges, et prononcer l'incantation inscrite dans son livre, qui devait faire apparaître Belzébuth... Ah non ! Il avait oublié un détail, pourtant d'importance si l'on en croyait le livre. Il s'appliqua donc à tracer de sa craie un cercle sur le sol, à côté de son étoile. Le livre était formel : si le rituel était accompli sans prendre la précaution de se tenir au centre d'un tel cercle de craie, Belzébuth, aussitôt apparu, s'emparerait de l'imprudent et l'emporterait avec lui aux enfers sur le champ...
Se sentant assez ridicule, tant par le fait d'être nu comme un ver que par le rituel qu'il s'apprêtait à accomplir, Robert s'arrêta un instant. Puis haussa les épaules, en se disant qu'il n'avait rien à perdre ni à craindre, et qu'étant seul dans son appartement, le ridicule de sa tenue et de ses actes n'avait au fond pas grande importance. Se tenant au centre de son cercle de protection, il alluma donc les cierges, puis prononça l'incantation, trois fois de suite, tel qu'indiqué par le livre. Et attendit.
Au bout de quelques minutes, sa patience à bout, il se dit qu'il ne s'agissait donc finalement que de bêtises. Déçu, il s'apprêtait à éteindre ses cierges quand soudain il se figea. Dans le saladier, au centre de l'étoile, le niveau du sang était en train de baisser à vue d'œil ! Bouche bée, Robert vit alors apparaître, comme une image progressivement mise au point, une silhouette. Une silhouette penchée, agenouillée devant le saladier, dans lequel elle buvait. Une fois ce dernier vidé, l'apparition se releva, s'essuya les lèvres du revers de la main, puis se tourna vers lui en lâchant un rot.
- Pas mauvais, mais je préfère quand même le sang humain à celui des bovins, déclara l'apparition, d'une belle voix grave de baryton.
Robert sentit ses cheveux se hérisser, et regarda avec des yeux écarquillés celui qui lui faisait maintenant face. Grand, musclé, la peau rouge carmin. Une puissante poitrine. Deux petites cornes dépassant sur le front. Une queue s'agitant, comme celle d'un chien, derrière ses jambes. Un large sourire apparut alors sur les lèvres... du diable ?
- T'es pas bien bavard, Robert !
- Vous... Vous me connaissez ? répondit-il d'une voix un rien chevrotante.
- Bien entendu, voyons ! C'est toi qui m'a appelé, non ?
- Euh... Oui... Enfin, je... Je crois...
- Ah ! Évidemment que tu crois, maintenant que tu m'as sous les yeux ! Alors mon ami, que puis-je faire pour toi ? Allez, laisse cet air de chien apeuré et approche un peu qu'on discute.
Robert commença à obtempérer puis, se souvenant soudain des mises en garde du livre, se figea à nouveau. Sur le visage de Belzébuth le sourire se transforma en grimace. Puis revint.
- Bah, tant pis, fallait que j'essaye. Dommage que tu te sois souvenu trop vite de tes lectures... Enfin, à défaut de disposer de toi tout de suite... Alors, je répète ma question. Que veux-tu ?
- Vous... Vous pouvez vraiment exaucer mes vœux ?
- Évidemment ! Robert, allons, tu sais bien que je peux tout faire... Enfin... Presque !
Dévisageant Belzébuth, Robert se mit à réfléchir à pleine vitesse. A cet instant, son livre ne pouvait plus rien pour lui. Ses vœux, il allait lui falloir les formuler sans aide extérieure. Et prudemment. Comme tout un chacun, il connaissait les innombrables contes, non, disons plutôt récits se corrigea-t-il, qui narraient le triste sort de ceux qui s'étant crûs plus malin que le diable finissaient par en payer le prix fort.
- Eh bien... commença-t-il, je voudrais être riche. Et beau. Et avoir toutes les femmes que je désire.
- Rien que ça !
- Ce... Ce n'est pas possible ? demanda-t-il, déjà déçu.
- Mais si, voyons. Je te l'ai déjà dit, je peux presque tout. Bon... Belzébuth s'arrêta quelques instants, semblant réfléchir. Ok, reprit-il. La richesse, pas de problème, c'est comme si c'était fait. La beauté...Ça prendra un peu de temps, mais rien de bien long. Et pour les femmes, une fois riche et beau, c'est tout juste si j'aurais à intervenir pour qu'elles te tombent toutes dans les bras. Bien sûr, il faudra que tu payes le prix...
- Le prix ?! Tu veux dire... Tu veux dire mon âme ?
En entendant cela, Belzébuth éclata de rire, un rire énorme, tonitruant. Robert, inquiet, ne comprenait pas bien le motif de cette hilarité. Qu'y avait-il de drôle dans sa question ? Finalement, une fois calmé, Belzébuth le regarda à nouveau, tout en s'essuyant les yeux de la main.
- Ton âme... Excuses-moi, mais ça me fait toujours autant rire, cette vieille histoire... Non, Robert, je ne prendrai pas ton âme. Ça ne m'intéresse pas, ce genre de choses.
- Mais...Pourtant...
- Écoute, il faut que je t'explique quelque chose. Ça ne m'intéresse pas, tout bonnement parce que ça n'existe pas ! Cette histoire d'âme, ça a été inventé, il y a bien longtemps, par les curés, pour s'assurer de tenir en main leurs ouailles. Oh, ça a eu du succès, je ne peux pas le nier. Et ça en a toujours, la preuve... Mais je ne m'intéresse pas aux légendes, moi.
- Ah... Alors, c'est quoi, le prix ? demanda Robert, interloqué.
- Oh, c'est tout simple. Je te mets ma marque. Et dans... disons dix ans, on se revoie, et je te mange.
- Hein !!! Tu... Enfin je veux dire, vous... Me mangez ???
- Oui. Ça te pose un problème ?
- Oui... Euh, non... Enfin... Je ne sais pas trop...
- T'inquiètes pas, je comprends. Ça surprend, hein ? Mais avant que tu me demandes pourquoi, je vais te le dire. Vois-tu, la chair humaine, c'est - comment dire - mon péché mignon. Le diable lâcha un gloussement, visiblement amusé de sa plaisanterie. Disons que j'en raffole, quoi. Alors, tu es partant pour faire affaire ?
Robert réfléchit frénétiquement. Se faire dévorer au bout de dix ans, fichtre !... C'est vrai que c'est long, dix ans, mais tout de même... Et puis...
- Il n'y a pas d'alternative ? demanda-t-il.
- Tu veux dire un marché ? Un... pari ?
- Euh... Oui, c'est ça.
Belzébuth le regarda, l'air amusé.
- Si tu insistes... Mais je dois te prévenir que ceux qui ont choisi cette option sont bien peu nombreux à m'avoir battu !
- Je... Ça m'est égal, je préfère tenter le coup.
- Entendu. Eh bien... Que pourrais-je bien te proposer... Ah, voilà. Je crois que j'ai trouvé.
- Euh... Alors ?...
- Voilà. Je te mets ma marque, j'exauce tes vœux. Et si dans les dix ans qui viennent, tu ne commets pas d'erreur, j'aurais perdu définitivement le plaisir de te manger.
- ... Et... C'est quoi, l'erreur ?
- Eh bien pour toi, ce sera de passer une porte rouge. Si tu le fais, tu me trouveras derrière, et... tant pis pour toi !
- C'est tout ?
- Oui, c'est tout. Tu es déçu ?
- Non... Mais... Ça me paraît...
- Trop simple ? Oui, peut-être.
Belzébuth sourit d'un air carnassier. Robert se sentait inquiet. C'était trop facile. Mais après tout, si le diable lui même lui facilitait la tâche...
- Et... Comment fait-on pour sceller l'accord, demanda-t-il.
- Oh... Pas de signature de contrat avec ton sang, rassures-toi. Si ma parole te suffit, la tienne fera bien l'affaire.
Robert réfléchit un instant, puis déclara : " J'accepte ". Belzébuth le regarda, sourit, fit un geste bizarre de ses mains, puis déclara : " Ainsi soit-il ". Il éclata alors de rire, avant de disparaître, en un clin d'œil. Robert resta de longues minutes dans son cercle de craie, avant de se décider à en sortir. Tout cela ressemblait à un rêve. Il nettoya son salon et alla se coucher.
Dès le lendemain matin, tout changea. A peine arrivé au bureau, sa secrétaire lui annonça, surexcitée, qu'une grosse multinationale venait de les contacter pour un énorme projet publicitaire, plus de dix fois leur chiffre d'affaires annuel. Et tout s'enchaîna, comme par miracle. L'énorme contrat fut signé, à peine une semaine plus tard. Robert dut en catastrophe embaucher des concepteurs en grand nombre, en toujours plus grand nombre, car l'annonce de ce premier contrat attira comme des mouches des clients toujours nombreux, toujours plus ambitieux. Robert travailla d'arrache-pied, oubliant bien vite ses trop longues soirées TV, s'inscrivit dans un club de sport. Sa silhouette s'affina, son double menton naissant devint bientôt un souvenir. Et les femmes commencèrent à s'intéresser tellement à lui qu'il se trouva bientôt avec l'embarras du choix, voire l'excès de demandes.
Ensuite, tout continua comme en un rêve. Les affaires, toujours plus florissantes. Les conquêtes, toujours plus nombreuses. Jusqu'à l'apparence physique de Robert, qui - aidée par un mode de vie plus sain et plus sportif - s'améliora de jour en jour. Bien sûr, Robert gardait toujours présent à l'esprit l'interdiction qui lui était faite de franchir une porte rouge. Il poussait les précautions jusqu'à éviter toute porte dont la couleur pouvait s'approcher de rouge. Mais à dire vrai, il n'en rencontrait pour ainsi dire jamais.
Finalement, les locaux de Robert devinrent trop petit pour abriter une entreprise aussi florissante. Rendez-vous fut pris avec un cabinet d'architectes renommés, et le nouveau siège sortit bientôt de terre. Les réunions se succédèrent pour choisir ensuite qui le mobilier, qui les peintures.
Enfin, le grand jour arriva. Robert, entouré de ses collaborateurs, investit le nouveau siège social. Discours, cocktail. Au bout de plusieurs heures, Robert se retrouva enfin seul, devant son nouveau bureau. Il détailla la belle teinte gris perle de la porte (teinte qu'il avait choisi lui-même), et sentit une bouffée d'orgueil en voyant la plaque au centre de la porte, portant son nom et son titre de " directeur général ", en lettres d'or. Enfin, il tourna la poignée et avança. Et s'arrêta aussitôt. Derrière le bureau, assis dans le fauteuil directorial, Belzébuth le regardait en souriant.
- Mais... dit-il
- Mais quoi, mon bon ami ? lui répondit le démon.
- Mais... Tu m'avais laissé entendre qu'on ne reverrait plus !
- Exact. Sauf si tu perdais ton pari !
- Mon... Mais...
- Suffit ! Cela fait longtemps que j'attends ce moment, ne me le gâche pas ! Je sais ce que tu vas dire. Mais tu as tort !
- Mais la porte...
- Stop ! Ah... Robert, Robert... Les humains sont toujours aussi naïfs... Te rappelles-tu les termes de notre accord ?
- Bien sûr ! Et justement...
- Justement, justement. Tu as fait une erreur, Robert. Non, en fait, tu en as fait deux. La dernière, c'est en entrant dans ce bureau. Mais la première, c'est lors de notre précédente rencontre que tu l'as commise. Te souviens-tu que je t'ai dit que je t'imposerai ma marque ?
- Euh... Oui, mais...
- Mais tu ne m'as pas demandé en quoi elle consisterait. Exact ?
- Bien... Oui, mais je pensais...
- Oh non, tu ne pensais pas. Tu aurais dû, d'ailleurs. Tu as cru que c'était une formule, sans signification, hein ?
- Euh... Oui, c'est à dire...
- Eh bien tu as eu tort. Vois-tu, la marque que j'impose aux humains lors d'un pacte avec moi, est bien physique, bien réelle. Oh, pas quelque chose de visible, non. Ce serait trop banal, trop bête.
- Mais la porte...
- Justement, j'y viens. Vois-tu, dans ton cas, j'ai décidé de t'infliger un petit handicap. Tellement petit que tu ne t'en es même pas rendu compte. J'ai altéré ta vision des couleurs. Mon cher Robert, depuis que tu m'as rencontré, tu es daltonien. Et la porte que tu viens de franchir, la porte de ton nouveau bureau, est bel et bien rouge !...
Tous les employés étant partis, personne n'entendit les cris de Robert quand Belzébuth se précipita sur lui, la mâchoire grande ouverte, aussi grande ouverte que les portes de l'Enfer...
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