La Foire Grasse

D'après Anatole Le Braz


- Ben en parlant d'astuces, tu te souviens de Yannick ?
- Yannick ? Quel Yannick ?
- Tu sais, celui qui allait toujours avec ses deux acolytes, Jakez et Per
- Ah, celui-là ! LE yannick ?
- Oui !
- Celui de la Foire Grasse, quoi ?
- C'est ça. Et puisque tu en parles, tu connais le détail de leurs aventures, celles qui les ont rendus célèbres ?
- Ben... Pas tout. En gros, seulement
- Ben bouge pas de là, on va se rafraîchir la mémoire mutuellement. Yannick, Jakez et Per étaient trois journaliers. Des gars qui travaillaient là où ils trouvaient de l'ouvrage, et allaient ailleurs quand il n'y en avait plus. Pas des itinérants, mais pas loin. Et ce jour là, ils venaient de finir une semaine de labeur dans une ferme des environs qui les avait embauchés tous les trois. Alors le dernier soir, ils avaient décidé de mettre leurs ressources en commun pour se payer une soupe et un coup à boire dans l'auberge du coin. Un coup de mauvais vin, vu leurs moyens. Mais un gros coup. Ce qui fait que, après quelques heures de parlotes, le Yannick était un peu chaud. Tout à coup, il s'énerve sans prévenir, tape du poing sur la table, et se met à crier que c'est assez, qu'il a trente ans passés - autant dire qu'il n'est plus tout jeune - et qu'il a beau rester ce soir à moins de deux jours de marche de Tréguier, il va encore rater la foire grasse qui commence dans deux jours et à laquelle il n'a jamais assisté. La foire grasse, elle se tenait tous les ans à Tréguier, pendant cinq jours. Du vendredi au mardi. On y vendait et achetait tout ce qui peut s'imaginer, de tout le département et même de plus loin encore. Et on y faisait la fête, jusqu'au mardi, au soir duquel se terminait la foire. Le mardi gras. D'où le nom... Alors Yannick crie que ça va bien, c'est décidé, Ni une ni deux, je fais comme je veux, demain à cinq heures je me mets en route et j'y vais ! 
- Mais tu n'y pense pas Yannick lui répond Jakez. La foire grasse ! Comment veux-tu qu'on se paye ça avec ce qu'on a en poche ? Moi il me reste 13 sous, Per, t'as combien ? Sept sous ! et toi Yannick ? Tu as combien pour t'offrir le vivre et le couvert à Tréguier ?
- Dix sous. Mais...
- Dix sous ! Ben c'est pas avec treize plus sept plus dix, ce qui fait... Euh... Pas beaucoup, en tout cas, qu'on va y arriver ! C'est une affaire de riches, ça, la foire grasse !
- M'en fous ! Ni une ni deux, je fais comme je veux ! Demain à cinq heures, je pars. Qui m'aime me suive ! Et le Yannick sort de l'auberge et va se coucher dans l'étable.
- Les autres, ils restent sans rien dire. Faut dire que Yannick avait un peu cassé l'ambiance, en s'énervant comme ça. Alors ils vont aussi se coucher. Et je ne sais pas ce qui leur est passé par la tête, mais le lendemain matin à cinq heures, quand Yannick est sorti de l'étable, il a trouvé ses deux collègues qui l'attendaient, prêts à partir eux aussi.
- Ah ? Vous venez, alors ?
- Ben dit Jakez, on s'est dit que tu devais avoir une idée pour se payer la foire grasse, alors on a décidé de te suivre
- Faut vous dire que dans la bande, Yannick avait la réputation - justifiée - d'être un petit malin. Un futé. Un Ti-Jean, quoi. Jakez, lui, c'était le gars qui suivait Yannick partout, comme la queue suit le chien. Enfin Per, c'est le gars...
- Le gars ?
- Ben, c'était un gars pis c'était à peu près tout. Si tu vois ce que je veux dire, il avait pas inventé le fil à couper le beurre salé...
- Ah. Le beurre salé au sel de Guérande...
- Euh, on s'égare, là !
- Oops, pardon.
- Alors ils prennent la route, dan la nuit encore noire. Ils marchent
- Pis marchent
- Pis marchent. Ils marchent une dizaine de minutes, et soudain distinguent une silhouette sur la route. Deux silhouettes en fait. Un homme, un paysan, qui marche en tenant la corde d'une vache. Ca n'a pas l'air du tout de faire les affaire de Yannick qui marmonne "Faut qu'on soit les premiers à Lannion ". Et puis très vite il sourit, et dit aux autres "Ni une ni deux, on fait comme je veux. Jakez, suis-moi à dix pas, et Per suit Jakez à dix pas. Ecoutez-bien ce que je dirai et faites de même ". Ils se mettent en file bretonne (pas indienne, c'est pas une histoire québécoise, hein...) et rattrapent bientôt le paysan et sa vache. Yannick arrive à sa hauteur, et l'interpelle. Salut !
- Salut
- Bien belle chèvre que vous avez là !
- Hein ? Mais.. C'est pas une chèvre, c'est une vache !
- Ah ? Vous appelez ça comme ça ? Ben chez moi on appelle ça une chèvre, En tout cas, c'est une belle bête. Bon, ben bonne route !
- Euh... Bonne route... Le paysan est un peu surpris, on peut le dire. Arrive Jakez, qui a compris l'astuce et lui lance un grand "bonjour ! "
- Hein ? Oh, bonjour...
- Bien belle chèvre que vous avez là !
- Mais.. Mais c'est pas une chèvre, c'est une vache !!!
- Hey, vous énervez pas ! Vous pouvez bien appeler ça comme ça vous chante, mais pour moi c'est une chèvre. Allez, bonne route ! Le pauvre paysan ne comprend plus rien et s'arrête sur le bord du chemin.
- Arrive Per, qu'a pas compris l'astuce, mais qui obéit. "Bonjour, belle chèvre que vous avez là ! "
- Mais... Mais... C'est pas une chèvre !!!...
- Ah bon ? Ben pour moi si. En tout cas bonne route ! Et il presse le pas à son tour. Le pauvre paysan ne sait plus à quel saint se vouer. Il se dit qu'il fait bien noir, qu'il a pas mal bu la veille au soir, qu'il a du se tromper à l'étable, et prendre la chèvre à la place de la vache qui partait vendre à la foire grasse. Alors il décide de rebrousser chemin. Nos trois compères eux poursuivent leur route, et vers les deux heures de l'après-midi, arrivent à l'entrée de Lannion. Lannion, c'est une ville importante, et Jakez et Per se demandent quoi faire. 
- Hey, Yannick, où on va loger ? 
- Loger ? mais à l'auberge du Roi d'Espagne, bien sûr !
- L'auberge du Roi d'Espagne ? Mais t'es fou, Yannick ! C'est bien trop beau, bien trop cher ! On ne pourra jamais se le payer !
- Vous inquiétez pas ! Ni une ni deux, on fait comme je veux. Suivez-moi et ne dites rien. Alors ils rentrent dans la ville et se dirigent vers l'auberge. Arrivés là, tout est tellement luxueux que Jakez et Per sont assez mal à l'aise. Mais pas Yannick ! Qui au contraire se met à faire un raffut de tous les diables en demandant le patron, et plus vite que ça, il n'a pas que ça à faire... Le patron arrive, les regarde d'un œil soupçonneux, surtout quand il détaille leurs tenues rapiécées et poussiéreuses.
- Qu'est-ce que vous voulez ?
- Ce qu'on veut, mon brave, c'est vous avertir de l'arrivée demain de notre seigneur, le sire de Kéranpaou, avec toute sa troupe. Nous trois on fait la route une journée en avance pour préparer les étapes. Il nous faut vingt chambres pour loger tout ce monde. Et la bouffe et la boisson qui va avec, bien sûr !
- Vingt... Vingt chambres ? Bouffe ? Boisson ? Les yeux de l'aubergiste commencent à clignoter. Le sire de... Comment vous avez dit ?
- Kéranpaou. Il loge souvent chez vous, vous voyez qui ?
- Euh... Est-ce que c'est le petit gros avec des lorgnons ?
- Si fait !
- OOOHHHH.... Celui-là ! Un riche seigneur, oui, je vois... Attendez un peu (l'aubergiste marmonne "si je change ceux-là, que je mets ceux-ci dehors... ") Oui, oui, bien sûr. Pas de problème, pas de problème... Vingt chambres... Mes meilleures chambres... Et vous-mêmes ?
- Oh nous on repart demain pour l'étape suivante, Tréguier. Il nous fut juste une chambre et de quoi souper. L'aubergiste, courbé comme un valet les emmène à l'étage, dans une chambre... Une chambre... Ben c'est pas compliqué, s'ils avaient su ce que c'était qu'un palace, c'est ce qu'il aurait pensé. Pis la bouffe y était servie, pas qu'un peu ! Et de la bonne, avec ça. Et de quoi boire en quantité. Ce qui fait qu'ils n'ont rien fait d'autre de la journée, et qu'ils ont dormi bien tôt, bercés par le bruit des vagues dans les pichets de vin... le lendemain matin, heureusement, ils n'avaient pas besoin de se lever trop tôt. Sur les huit heures, Yannick a sonné le lever et le départ. Ils se sont tous habillés, euh...Sauf Per. Qui cherchait, fouillait partout. Alors Yannick lui demande "tu fais quoi, là ? "
- Ben c'est que j'arrive pas à retrouver mes culottes !
- Tes culottes ? Ça s'envole pas, des culottes ! Ils cherchent avec lui, mais ne trouvent rien. Et Yannick s'énerve, commence à crier. Que c'est un scandale, que ça s'est jamais vu de se faire voler, dépouiller, dans sa chambre à l'auberge. Il sort en criant toujours autant, et le patron n'est pas long à rappliquer. Demande ce qui se passe. Yannick explique en criant de plus belle que leur camarade s'est fait voler ses culottes, dans la chambre, ses culottes et ce qui s'y trouvait.
- Ce qui s'y trouvait ?
- Oui, son mouchoir, son couteau et son argent. Se tourne vers Per. Tu avais combien ? Vingt louis, c'est ça ?
- Vingt... Ah... Euh... Oui, à peu-près, répond Per
- Et je vous promets que ça ne va pas se passer comme ça !
- Messieurs, Messieurs... je suis confus, désolé. Notre établissement n'est certes pas coutumier de ce genre d'incident.. Ma réputation... Laissez moi quelques minutes, je vais tout arranger. Et il part plus vite qu'un bigouden à qui tu demandes la charité. Cinq minutes plus tard, il est de retour. Tend à Per un pantalon... Une merveille ! De gros velours marron, épais, et tout neuf ! Il ajoute un couteau, avec deux lames !
- Laisse, Per, je te montrerai comment t'en servir, va pas te blesser pour le moment, dit Yannick
- L'aubergiste sort alors un mouchoir et le déplie, le déplie, le déplie... Un immense mouchoir, presque un drap ! Avec en son milieu, en broderie, le vaisseau amiral du Roi d'Espagne. Il est si beau, si bien brodé qu'on s'attend à voir les vagues bouger le long de sa coque. Enfin, avec un sourire conciliant, l'aubergiste sort une bourse en disant "Pour vous dédommager et m'excuser, veuillez aussi accepter cette bourse de quarante louis "...
- Yannick a été conciliant, au vu des efforts de l'aubergiste. Et comme la route avance pas toute seule, ils sont partis. Et ils ont marché un quart de lieue avant de s'écrouler, morts de rire, dans le fossé. Quand ils ont été remis, Yannick a tendu une guenille roulée en boule à Per.
- Ben c'est quoi, ça ?
- Tes culottes, tiens !
- Mes culottes ! Mais pourquoi tu m'as pas dit que c'est toi qui les avait ?
- Parce que tu étais bien plus naturel sans le savoir... Et ils reprennent la route. Ils marchent
- Pis marchent
- Pis marchent. Ils marchent si bien qu'avant deux heures ils sont à l'entrée de Tréguier. Et là, s'ils ne savaient pas que la foire grasse de Tréguier est le plus gros événement de l'année dans le Trégor, ben ils l'auraient vite compris. Une foule de paysans, de marchands, de commerçants qui convergent vers Tréguier. Et des troupeaux aussi ! Des vaches, des moutons, des volailles...Quand ils sont à l'entrée de la ville, une bohémienne s'approche d'eux 
- Un louis mes seigneurs, et je vous dis l'avenir...Tout votre avenir...
- Jakez et Per font un geste pour l'écarter, mais Yannick les arrête. Fouille ses poches, sort cinq sous, et les tend à la femme en lui demandant "Tout mon avenir ça ne m'intéresse pas. Mais pour cinq sous, tu me dis quoi, comme avenir ? "
- Pour cinq sous... Elle lui prend la main et commence. Je vous vois marcher dans Tréguier
- Pas besoin de bonne aventure pour le savoir dit Jakez
- Je vous vois dans une rue...
- Ca c'est fort dit Per, ironique
- Je vous vois à un carrefour. En face de vous il y a une maison avec une grosse borne de pierre au coin. Et sur le pas de la porte de la maison, un homme embrasse une femme et part. Et vous allez parler à la femme...
- Et puis ? demande Yannick
- Et puis c'est tout. Pour cinq sous, je vois rien de plus.
- Ben ça ira. Et ils rentrent dans la ville et commencent à se chercher un logis. Per et Jakez grommellent que Yannick a gaspillé cinq sous, mais il les laisse dire. Ils cherchent. Mais... Mais à la foire grasse, si tu n'as pas réservé six mois à l'avance, aucune chance de trouver quelque chose. Ils marchent...
- Pis marchent
- Pis marchent dans les rues de Tréguier. Mais les auberges sont toutes complètes. Même les étables sont complètes. Au bout d'une heure, ils en ont plein les bottes. Ils s'arrêtent à un carrefour, déprimés. Et remarquent soudain qu'en face d'eux, au coin de la maison, il y a une grosse borne de pierre. Une femme sur le pas de sa porte embrasse un homme, sans doute son mari. Et ce dernier part. Yannick sourit à ses acolytes, leur dit "Ni une ni deux, on fait comme je veux ! Suivez-moi ". Ils traversent. Yannick frappe, la femme ouvre. Regarde leurs guenilles poussiéreuses... "Bonjour Madame. Excusez notre tenue on n'a pas pris le temps de se changer. Voyez, on est des marchands qui venons tous les ans à la foire grasse. On avait réservé dans une auberge, mais apparemment il y a eu une erreur, ils ont donné nos chambres à d'autres. Et évidemment, il n'y a plus rien de libre. Vous n'auriez pas une chambre à louer ?
- Une chambre à louer... C'est à dire... Mon mari vient de partir - il est pêcheur - et je ne sais pas...
- Oh mais on vous payera, le prix de l'auberge !
- Ah... Alors.. Oui, j'ai bien une chambre. Venez voir. Ils montent à l'étage. Belle chambre, même si on ne peut pas la comparer avec celle de l'auberge du Roi d'Espagne. Yannick tope-là et puis ajoute 
- Dites, Madame, si on vous fournit le pain, la viande et le vin, vous pourriez nous faire les repas ? On vous payerait ça en plus du prix de la chambre.
- Euh... D'accord
- Ils s'installent. Jakez et Per ont bien compris que Yannick a un plan pour se procurer le couvert, maintenant que le gîte est arrangé. Et ils ont raison. "Ni une ni deux, on fait comme je veux ", Yannick leur explique et ils se séparent. Une heure plus tard, Per revient le premier, les bras chargés de cruchons de vin. Il a à peine le temps de les poser dans la chambre que Jakez le rejoint, les bras débordant de pains et gäteaux en tous genres. Et bientôt c'est Yannick qui rentre, chargé de bœuf, d'agneau, de saucisses, de jambons et de cochonnailles. Une fois toute la nourriture rangée, yannick demande à Per "vas-y, raconte-nous pour le vin.
- Ben j'ai fait juste comme tu m'as dit. Je suis descendu, j'ai demandé à la logeuse où se trouvait le meilleur marchand de vin de Tréguier. Elle m'a expliqué et j'y suis allé, mais j'ai attendu, de l'autre côté de la rue. Au bout de dix minutes, j'ai vu le pinardier sortir et partir avec une carriole remplie de barriques. Probable qu'il allait livrer une auberge. Je suis alors rentré. La patronne m'a regardé de travers et m'a demandé ce que je voulais. Je me suis excusé pour ma tenue, aie expliqué que ma troupe et moi venions d'arriver et que j'avais besoin de vin. Combien ? qu'elle ma demandé. Oh, vingt cruchons de blanc et autant de rouge, j'ai répondu. Oh, mais c'est que je n'en ai pas autant de tiré. Et c'est mon mari qui s'en occupe. Il vient de partir, mais si vous voulez bien l'attendre... Pas question ! que j'ai répondu. J'ai tous mes hommes assoiffés par la route, pas question d'attendre. Mais je peux vous aider. Vous vous y connaissez ? qu'elle m'a dit. Bien sûr ! Alors on est descendu à la cave. Elle a pris des cruchons vides, et a commencé à les remplir de blanc, en m'expliquant qu'elle savait que c'est à ce tonneau là que son mari le tirait aujourd'hui. Quand elle en a eu rempli une demi-douzaine, je lui ai dit : Bon, et le rouge ? Là elle a redit qu'elle se savait pas. Alors je lui ai dit : enfin, vous ne savez pas qu'on tire le blanc et le rouge du même tonneau ? Dépendamment du côté où on perce ? Ah, non, je ne savais pas qu'elle a dit. Alors je lui ai demandé de me donner un autre robinet, mais elle a redit "je ne sais pas où ils sont ". Alors j'ai fait mine de réfléchir, et puis je lui ai dit : enlevez le robinet, mettez votre main sur le trou pour que le vin ne coule pas, et donnez-moi le robinet, je vais m'occuper du rouge de l'autre côté. Je suis passé dans la rangée de derrière, j'ai repéré un tonneau de vin rouge, et j'ai tiré une autre demi-douzaines de cruchons. Et puis je les ai pris, suis retourné près de la femme, j'ai ramassé les autres cruchons, et je suis remonté en lui priant la bonne journée. Elle a dit "mais... ", s'est levée pour me rattraper, mais comme le vin s'est mis à couler, elle est retourner boucher le trou de sa main. Si son mari n'est pas rentré, elle doit encore y être !
- Pas mal... Et toi, Jakez, comme ça a été pour le pain ?
- Ben pareil. J'ai fait comme t'as dit, moi aussi. La logeuse m'a indiqué la meilleure boulangerie-pätisserie de la ville, où je me suis rendu. J'ai fait la file, et quand ça a été mon tour, la boulangère m'a regardé (un peu de travers) en me demandant ce que je voulais. Je lui ai répondu "vous rendre les vingt sous que je vous dois ". Vingt sous qu'elle a dit ? Je ne me souviens pas... "Mais si, j'ai repris. L'an passé, à la foire grasse, j'étais là. Et le dernier jour, pour mon dernier achat de pain, il me manquait vingt sous. Vous m'avez fort gentiment dit de revenir plus tard vous les payer. Mais à la fin de la foire, on était tellement occupés que ça m'est sorti de l'esprit, et que je suis reparti sans vous payer. Alors cette année, dès mon arrivée (vous pouvez voir que je n'ai même pas pris la peine de me changer), je me suis dit qu'il fallait que je vienne vous rembourser. Voilà l'histoire et la raison de ma présence. Et je lui ai tendu les vingt sous. Autant vous dire que la boulangère est tombée du ciel. Elle s'est mise à faire des "oh " et des "ah ", à me dire que je faisais honneur à ma profession, et que les gens de Tréguier étaient loin d'être aussi honnête que moi et que... Là j'ai fait le modeste, ai défendu ses compatriotes... Elle m'a fait un grand sourire, et a ajouté que j'avais sans doute besoin de faire des achats. J'ai dit que oui, mis la main dans ma poche et lui ai dit "c'est trop bête, je suis venu tellement vite vous rembourser que je n'ai pris que les fameux vingt sous, j'ai oublié ma bourse à l'auberge. Bah, ce n'est pas grave, je reviendrai. La boulangère s'est alors écriée que qu'à qu'un d'assez honnête pour venir payer une dette de vingt sous un an après, une dette qu'elle-même avait oubliée, elle pouvait bien faire crédit quelques heures. Elle m'a dit que je pouvais prendre ce que je voulais, et revenir payer plus tard. Alors j'ai pris ce que je voulais... Et me voilà ! Et toi Yannick. Comment ça s'est passé pour la viande ?
- Bah, facile, facile. La logeuse m'a indiqué la meilleure boucherie-charcuterie de la ville, et j'y suis allé. Mais moi, je n'ai pas fait la file ! Au contraire, j'ai bousculé tout le monde pour passer le premier en criant "place ! place ! C'est une urgence, pour M. le curé ! Une fois rendu devant la bouchère, elle m'a regardée de travers et demandé ce que je voulais. J'ai expliqué que j'étais le cousin de la bonne du curé, que ma pauvre cousine s'était cassé le bras hier et qu'on m'avait appelé pour la remplacer. Et que ce matin, une troupe de vingt moines non attendus avait débarqué chez M. le curé. Et que bien entendu, il n'y avait pas de quoi les nourrir, d'où ma présence. C'est que ça mange, un moine ! Alors vingt... la bouchère avait l'air à demie convaincue, mais elle m'a demandé ce qu'il me fallait. Alors j'ai passé la commande, la viande, la charcuterie, bref tout ce que vous voyez là. Quand elle ma donné le total, je lui ai répondu que le curé ne m'avait pas donné d ;'argent, mais que je supposais qu'il avait un compte chez elle, et qu'elle ferait comme à son habitude. Elle a failli refuser, mais finalement a dit d'accord, qu'elle passerait voir le curé. Alors je suis reparti.
- Et tu es rentré ici ! Dis Per
- Non ! Je suis allé à l'église
- A l'église ?
- Oui. Direct. Une fois dedans, j'ai été mettre la viande à l'abri, cachée derrière le bénitier. Et puis j'ai fait la file pour le confessionnal. Là, quand mon tour est arrivé, je me suis installé. Le curé m'a dit
- Je t'écoute mon fils, quels sont tes péchés ?
- Non, mon père, je ne viens pas me confesser. Voyez-vous, je suis le cousin de la bouchère. Et... ben on est bien embêté. Son mari m'a appelé et je suis arrivé hier. Ma pauvre cousine perd la tête...
- Non ?!
- Si. Tenez, pas plus tard que ce matin, elle s'est mise à raconter - que dis-je - à crier partout que vous aviez fait des dettes phénoménales, que vous lui deviez des sommes folles, que ça n'allait pas se passer comme ça...
- Mon pauvre enfant...
- Hélas. C'est pour ça que je suis venu vous prévenir. Pour que vous ne soyez pas surpris, et pas trop dur avec elle quand elle viendra, ce qui ne saurait tarder.
- Ne vous inquiétez pas mon fils. Je compatis avec la douleur de votre famille, et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour soulager cette äme en peine...
- Merci mon père. Je suis ressorti, et je me suis caché derrière le confessionnal. Il ne s'est pas écoulé cinq minutes que je voyais débarquer la bouchère l'air décidé. Elle a bousculé une vieille qui allait entrer dans la boîte, et elle a pris sa place. Le curé commence son laïus, mais elle l'interrompt.
- Il ne s'agit pas de confession, Monsieur le curé, mais que vous me payez la grosse somme que vous me devez !
- Ah, c'est vous ma fille. Votre famille m'a averti du malheur qui vous touche et...
- Oh, il n'y aura pas de malheur si vous me payez !
- Mais enfin, ma fille, il faut que vous compreniez que vous êtes malade...
- Ben ça me rend pas encore malade, une dette pareille, mais ça commence...
- ... Et que cette dette n'existe que dans votre esprit.
- QUOI ! C'est tout ce que vous avez trouvé ? Je vous préviens que vos moines vont m'entendre !
- Moines ? quels moines ?
- Et que votre bonne est mieux de se trouver une autre job, une fois qu'elle sera guérie !
- Guérie ? Mais... Elle n'est pas malade...
- Oh, ne vous moquez pas de moi !!! Et son cousin est mieux de ne pas remettre les pieds chez moi, sauf si c'est pour me payer !
- Cousin ??? Mais ma bonne n'a pas de cousin !
- AAAHHHH ÇA SUFFIT !...
- Je me suis éloigné quand le confessionnal a commencé à shaker comme s'il était rempli de diables et qu'on les aspergeait d'eau bénite ! Et puis aussi, j'avais du mal à m'empêcher de rire... Alors je suis rentré ici. " Nos trois compères ont bien ri, bien mangé, bien bu. Et ça a été comme ça pendant toute la foire grasse. La nuit ne serait pas assez longue pour vous raconter tout ce qu'ils ont fait comme exploits pendant cette foire...
- Oh non !
- Et puis est arrivé le mardi matin. Yannick est descendu voir la logeuse. Il lui a dit que comme il restait encore viande, pain, gäteaux et vin en masse, et qu'ils devaient partir tôt, il lui demandait si elle pouvait faire un dernier repas avec tous ces restes, et le partager avec eux. ,Ca leur ferait plaisir, vu qu'elle avait été charmante, que son logis avait été bien agréable, et sa cuisine succulente. Elle a accepté immédiatement, touchée par l'attention. Ils ont donc dînés tous ensemble, et c'est vrai que c'était bon !
- Mmmhh...
- Et puis à la fin du repas, yannick s'est levé, a mis la main à sa poche, et a dit "Bien, c'est le moment pour moi de vous payer. Mais Jakez c'est levé, a mis la main sur l'épaule de Yannick et a dit
- Hey, c'est pas ça qu'on avait convenu ! C'est moi qui paye. 
- Mais Per s'est levé à son tour, a mis les mains sur les épaules des deux autres et a dit
- Pop Pop Pop ! C'est pas ça pantoute ! C'est MOI qui paye !
- Non c'est moi !
- Non, MOI !!!
- NON ! Et les poings se ferment, une main se lève, quand la logeuse se lève aussi, s'interpose, et leur dit
- Enfin, Messieurs, vous n'allez pas vous battre pour savoir qui va payer ! Ce serait trop bête !
- Ils se regardent, penauds, et en conviennent. Finalement, Yannick dit : J'ai une idée ! On va jouer à colin-maillard. On vous bande les yeux, on vous fait tourner, et le premier que vous attrapez devra payer.
- Parfait ! Et en plus ça va être drôle ! dit la logeuse en battant des mains.
- Alors Yannick demande à Per son mouchoir, son beau mouchoir brodé de l'auberge du Roi d'Espagne. Per renäcle un peu, mais finit par le donner. On bande les yeux de la logeuse, on la fait tourner... Et nos trois gars s'éclipsent sans bruit. La logeuse cherche, tätonne, et enfin touche une poitrine.
- Ça y est ! J'ai trouvé celui qui va payer !
- Payer ? Mais payer quoi, lui demande son mari en lui enlevant le bandeau... Nos trois gars sont rentrés par la même route. Ils sont même repassés par la même auberge, celle où l'aventure avait commencé. Et dans l'auberge, avachi sur sa table comme s'il y avait passé toute la durée de la foire grasse, il y avait le paysan du début, celui avec la vache. Yannick s'est approché, lui a demandé si ça allait, 
- et l'autre a levé ses yeux de poisson pas frais et a grommelé avec la bouche päteuse : Tu me demande si ça va ? Tu parles. Ma femme m'a engueulé quand je suis rentré échanger la chèvre que j'avais pris à la place de la vache. Et elle a dit que c'était une vache, et pas une chèvre. Et que j'étais un failli poivrot. Alors je lui ai répondu "tu me traites d'alcoolique ! ben je préfère aller me bourrer la gueule plutôt que d'entendre ça ! Et c'est ce que j'ai fait. Toute la foire... " avant de retomber sur sa table, endormi.
- Et nos trois gars ont repris leur vie, devenant de plus en plus célèbre au fur et à mesure que le récit de leurs aventures se répandait. Et puis ils ont vieilli. Et puis ils ont fini par mourir...
- L'histoire pourrait s'arrêter là... Mais il se raconte que quand ils sont arrivés devant les portes du paradis - auquel ils n'avaient évidemment pas droit - Yannick a réussi à fourrer Saint-Pierre, on ne sait pas trop comment. Et qu'ils sont rentrés dedans...
- L'histoire pourrait s'arrêter là... Mais il se raconte qu'au paradis, le patron, le vieux barbu, qui s'emmerde plus souvient qu'à son tour, les invite parfois à sa table, histoire de se taper sur le ventre en rigolant, en se faisant conter et raconter pour la millionième fois le récit d'un ou l'autre de leurs exploits...
- Et v'la bout ! (en chœur ?)

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