Kiyomori et la renarde

Conte librement inspiré d'un passage de Shin Heike monogatari (la chronique des Heiké) de Eiji Yoshikawa...

Le seigneur Kiyomori de Heiké était soucieux. Un serviteur venait de lui faire part d'un nouveau refus de l'Empereur, concernant le mariage de son fils aîné Norimori. Il ne s'inquiétait pas encore du sort futur de ses autres fils, Tadamori, Yoshimori et Tsunemori. Seul Norimori comptait, à cet instant. Kiyomori ne savait plus à quel dieu se vouer pour convaincre l'empereur de l'absence de danger que représentait l'union en vue. Il avait déjà régulièrement fait des offrandes à la déesse Kannon pour qu'elle intercède en sa faveur auprès de l'Empereur. Qu'elle lui fasse comprendre que seul le bien de l'empire - et celui de sa famille en second - était visé.

Forger un grand domaine au sud du pays, oui. Profiter des synergies naturelles pouvant exister entre une famille exportant le bois de ses nombreuses exploitations forestière avec une autre famille dont la profession était le commerce maritime. Former un rempart de paix et de protection aux marches sud de l'empire, certes. Mais l'Empereur, venait une nième fois de refuser de donner son accord, mal conseillé qu'il était par des cliques de courtisans envieux et calculateurs. Certes, la puissance de cette union pouvait être interprétée comme un risque pour l'empereur. Ou plus précisément pour certains nobles ayant ses faveurs. Mais en aucun cas on ne pouvait suspecter Kiyomori, brave parmi les braves, honorable parmi les honorables, soutien parmi les soutiens de l'empereur, oui, on ne pouvait le soupçonner d'aucune visée indigne sans démontrer ainsi sa propre indignité.

Mais l'Empereur continuait de refuser son accord.

Un serviteur ouvrit le panneau d'entrée, s'agenouilla à l'entrée de la pièce, puis annonça l'air mal à l'aise que Kusano san, le fabricant d'armures demandait à être reçu incessamment. Kiyomori, surpris, répondit de le faire entrer. Que pouvait bien lui vouloir Kusano san ? Ah... Sans doute encore cette histoire d'armure et de peaux de renard...

Kusano san, l'artisan fabricant d'armures pénétra comme une furie dans la salle d'audience. A peine entré, sans même saluer comme il le devait le seigneur Kiyomori, il se lança dans une diatribe insensée, criant, vociférant et postillonnant alentours. Des mots et bouts de phrase étaient seuls compréhensibles : " armure ", " colle ", " insensé de me faire pareille injure ", " gaspiller, gaspiller ainsi mon talent "...

Au bout d'un moment, Kiyomori leva les mains en signe d'impuissance, tout en regardant l'artisan d'un air amusé. Ce dernier laissa son débit se ralentir peu à peu, se rendant compte qu'il avait dépassé les bornes. Après tout, devant pareille insolence, le seigneur Kiyomori aurait pu le faire décapiter sur le champ sans que personne n'y trouve rien à redire... Mais il ne se départit pas pour autant de son air maussade.
- Alors, Kusano san, peux-tu reprendre plus calmement, et m'exposer le motif de ta visite ? lui lança, amusé, le seigneur Kiyomori.
- Seigneur, je... Je m'emporte facilement, que le seigneur daigne m'en excuser... Mais ce n'est pas tenable. Voilà des lunes que le seigneur m'a commandé cette armure, la plus belle que j'ai jamais réalisée, que je réaliserai. Si je peux la terminer !!!
- Les peaux de renard ?
- Oui seigneur, les peaux de renard. Pour terminer l'armure, il me faut y coller les peaux de renard que vous m'avez demandé. Pour la décorer et la protéger. Pour la rendre aussi sûre qu'une armure peut l'être. Et comme vous ne me faites pas porter les peaux - en dépit de votre promesse - je passe mon temps à préparer de cette colle qui fait la réputation de mes armures, à la mijoter avec soin pendant deux jours, et à chaque fois il me faut la jeter parce que vos peaux ne sont toujours pas là !
- Mais ne peux-tu garder la colle une fois qu'elle est prête ?
- Ah, seigneur... Pardonnez-moi, mais on voit bien que le seigneur n'est pas du métier ! Une colle pour armure n'est bonne à utiliser qu'au terme de sa cuisson, avant qu'elle ne refroidisse. Une colle froide... C'est comme si vous vouliez écrire un poème avec de l'encre déjà séchée ! Et puis, cette colle, c'est mon grand œuvre, mon plus grand secret, et à chaque fois, voir gaspiller ce que moi et moi seul je puis préparer...
- Je vois... Le seigneur réfléchit quelques instant. Tu as dit qu'il te faut deux jours pour préparer ta colle, c'est bien cela ?
- C'est cela seigneur. Mais...
- Rentre chez toi, Kusano san. Rentre à ton atelier et commence tout de suite à y préparer ta colle. Et dans deux jours, je te promets de t'amener moi-même les peaux de renard. Sans faute.
- Mais... C'est à dire, seigneur... Et si...
- Et si je manque encore à ma parole ? Ah, Kusano san, tu ne connais pas ton bonheur d'être un simple artisan, fut-il le meilleur de la région. Ta vie est simple, et tu n'as pas à chaque instant des choses importantes à régler, à en perdre la mémoire de tes engagements... Eh bien si je manque à ma parole, je t'autorise à me mettre à l'amende de 100 pièces d'or, en plus du prix de l'armure.
- Seigneur... 
Kusano san, ne sachant qu'ajouter se retira, nettement plus cérémonieux que lors de son entrée. Kiyomori soupira. Bah, aller chasser le renard lui changerait les idées...

Le lendemain dans l'après-midi, le seigneur Kiyomori partit chasser. Il passa tout d'abord par le sanctuaire voisin de la déesse Kannon pour y renouveler ses dévotions et espérer encore, contre toute attente, que l'empereur se laisserait fléchir. Puis, accompagné seulement de deux aides de camps, sillonna le pays pour y trouver ses renards. La journée s'écoula, et le seigneur Kiyomori, à défaut de tuer des renards, trouva que c'était bien agréable, parfois, de profiter tout simplement de ses terres au lieu de devoir les gérer...

Le soir arriva bientôt, et le seigneur Kiyomori et ses deux aides s'arrêtèrent derrière un grand arbre, quasiment rendu au moment de songer au retour. Soudain, le seigneur Kiyomori entendit un bruissement dans les herbes hautes, derrière cet arbre. Faisant signe à ses aides de rester immobiles, il descendit de cheval sans faire un bruit, encocha une flèche sur son arc et contourna lentement l'arbre. Derrière ce dernier, une superbe renarde argentée le regardait, sans aucune peur dans les yeux. Elle le fixa un instant, puis détourna la tête, cherchant quelque chose du regard. Kiyomori retint sa respiration, prêt à décocher sa flèche, quand un autre bruit le fit s'interrompre à nouveau. Un second renard argenté, un mäle cette fois, venait d'apparaître près de la femelle. Le seigneur Kiyomori savait qu'il pouvait lächer sa première flèche, encocher la suivante et faire mouche avant que les animaux n'aient fait un mètre. Mais... Encore un bruissement, et le seigneur Kiyomori se rendit alors compte que si les deux animaux ne fuyaient pas, c'était parce que derrière eux se trouvait un jeune renardeau.

Les deux renards adultes se regardèrent, puis tournèrent la tête ensemble vers Kiyomori. Qui ne put soutenir leur regard, et relächa la tension de sa corde, avant d'abaisser son arc. " Comment pourrais-je tuer ces magnifiques animaux ? Comment - pour une simple armure - pourrais-je apporter la mort dans cette famille, dans ce couple si beau, si fin ?... Eux, simples animaux, qui semblent donner la leçon de l'amour familial et du sacrifice à l'homme que je suis... " 

Le seigneur Kiyomori rangea sa flèche dans son carquois, l'arc sur son épaule. La famille de renards, après un dernier regard, disparut dans les fourrés. Le seigneur Kiyomori, sans dire un mot, remonta sur son cheval et piqua des deux.

A l'entrée de la ville, il se dirigea directement vers l'atelier de Kusano san, et frappa du pied dans la porte, sans même descendre de cheval. Un bref remue-ménage fut audible, et l'artisan apparût, en kimono d'intérieur. Visiblement, on le réveillait.
- Salut, Kusano san, lança le seigneur Kiyomori. Pardonne-moi de te déranger à cette heure. Mais je ne voulais pas te faire attendre inutilement. Oublie les fourrures de renard pour mon armure. Et mets-moi à l'amende des 100 pièces d'or. J'ai changé d'avis, et ne veux plus ces peaux. 
Ayant dit cela, le seigneur Kiyomori éperonna son cheval qui s'élança aussitôt. Bien lui en pris, car les imprécations de Kusano san furent bientôt accompagnées d'une marmite de colle bouillante qui vint s'écraser sur le chemin...

Le lendemain, le seigneur Kiyomori était en train de lire des rapports dans son bureau quand un serviteur vint l'avertir de la visite de Kusano san, le fabricant d'armure, qui demandait au seigneur Kiyomori d'avoir la bienveillance de le recevoir. Étonné, tant par la visite que par le ton inhabituellement déférent du solliciteur, il demanda qu'on le fasse entrer. Kusano san entra, courbé si bas qu'il serait passé entre le sol et le tatami, si cela avait été possible. Il s'arrêta à six pas du seigneur, et se prosterna aussitôt.
- Eh bien, Kusano san ?... Viens-tu encore me reprocher quelque chose ?
- Seigneur, pardonnez-moi...
- Mais de quoi, mon ami ? J'ai manqué à ma parole, je m'acquitte de ma dette, c' est tout !
- Seigneur...
- Oui ?
- Seigneur... Hier soir, quand vous êtes passé me voir et m'avez dit avoir changé d'avis, des mots bien peu respectueux ont quitté mes lèvres. Je ne savais pas. Mais aujourd'hui, un de mes apprentis a bavardé avec un des aides de camp qui vous accompagnait hier. Et j'ai appris la raison de votre changement d'avis. Et la honte m'a envahi. Comment, moi, un misérable artisan, j'avais crié et vitupéré un seigneur de si haute noblesse qu'il avait préférer laisser la vie sauve à une famille de renards argentés, montrant ainsi sa compassion et sa compréhension alors que je savais que faire montre de fierté et de prétention.
- Kusano san, commença le seigneur Kiyomori, gêné...
- Non seigneur, ne vous défendez pas. Et ne parlez plus de paiement ou d'amende. J'ai amené l' armure, je l'ai terminée d'une simple laque. Mais si sa force est à l'égale de la bonté de celui qui la porte, alors assurément elle sera invincible. Prenez la, seigneur, elle est vôtre.
Ayant prononcé ces mots, Kusano san se retira si vite qu'on aurait pu douter de sa présence l'instant d'avant. Le seigneur Kiyomori resta songeur...

Il l'était toujours quand sa mère, la dame Makiko, entra dans le bureau. Elle lui demanda la raison de son air pensif, et il lui expliqua les derniers évènements, se terminant par la visite si surprenante de l'artisan.
- Eh bien, mon fils, ton récit me réjouit. Tu sais que je n'ai jamais approuvé la chasse, et que ton défunt père évitait de s'y adonner, à ma demande. Je ne l'aime pas à cause du sang, de la souffrance et de la mort. Mais aussi parce que l'homme y tue pour leur fourrure des animaux sacrés, tels les renards argentés. Ces derniers - le sais-tu, mon fils ? - sont bien sûr des animaux, mais peuvent aussi être la forme donnée par la déesse Kannon à ses esprits qu'elle envoie pour éprouver les humains. Certainement, la déesse sera satisfaite de tes actes. Mon cœur est léger, mon fils.

Alors qu'elle finissait de prononcer ces paroles, un grand bruit se fit dans l'entrée. Un messager arriva, hors d'haleine. Il s'agenouilla devant le seigneur Kiyomori, l'air épuisé mais satisfait.
- Il a accepté, seigneur ! L'Empereur a accepté votre requête concernant le mariage de votre fils.

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