L'invicible

Cette histoire-là, c’est un ami qui me l’a racontée il y a quelques années. C’était à Vincennes, près de Paris…

Je suis Rrrrhaaarr l’invincible. Je vis dans la forêt avec ma famille. Au calme. Je suis sage. Je suis fort. La vie passe tranquillement au milieu des arbres, sur les pentes de notre montagne. Manger. Dormir. Baiser pour la reproduction, pour le pouvoir, pour le plaisir... Le vent me parle, les feuilles, les herbes et les branches me racontent le présent et le futur proche.

Les animaux nous laissent en paix. Même les fauves se gardent bien de venir trop près de nous. Ou alors par traîtrise, la nuit, pour tenter d’enlever l’un de nos petits. Mais malheur à celui qui s’attarde trop : toutes les griffes et les dents du monde ne peuvent plus rien quand les reins sont brisés !

Les hommes de la vallée, eux aussi, ont appris à nous craindre. Certains nous déifient même, et ce n’est que justice. Face à leur lenteur, leur faiblesse, leur ignorance, nous sommes certes l’égal de dieux. Nous sommes les plus forts, et ils le savent. Alors ils nous respectent. Et même ceux qui ont mis du temps à comprendre, ceux sur lesquels les grognements et les gestes de menaces restaient sans effet, ceux-là aussi ont fui, apeurés, quand je me suis redressé et ai marché sur eux, magnifique et effrayant, puissance et pouvoir personnifié.

Mais...
Mais notre force et notre sagesse n’ont pas suffi quand les autres sont arrivés. Nous avions la maîtrise du terrain, et les pitoyables bâtons et frondes des hommes de la vallée n’étaient pas plus redoutables pour nous que les piqûres des moustiques. Nous avons mis du temps à comprendre la nature de ces autres bâtons, crachant le feu et la mort parmi nous. Du temps et bien des pertes. Alors nous nous sommes retirés. Loin de l’immense étendue de forêt qui était notre domaine. Nous n’avons pas fui, non ! Mais la sagesse nous a commandé d’aller au plus profond des arbres, au plus loin vers les cimes. Pour vivre en paix.

Je suis Rrrrhaaarr l’invincible et le vent me parle.

C’est une bien longue retraite que nous avons entamée, espérant à chaque repli qu’enfin la menace disparaîtrait. Une fois, nous avons repris espoir. Une femme est venue. Différente des autres. Elle a passé de longs mois à nos côtés, prenant le temps et le risque de rester pour se faire accepter. Oubliant ces ridicules cris (qui n’en sont pas vraiment) que ses semblables passent leur temps à émettre. Nous avons essayé de comprendre ce qui l’amenait parmi nous. Essayé de communiquer avec elle, mais... En dépit de sa bonne volonté, elle était aussi stupide que les autres, et ce fut plus ou moins un échec. Et de toute façon...
Elle a fini elle aussi comme tant d’entre-nous, assassinée par ces mêmes hommes qui nous chassent et nous massacrent.

Alors... Voyant la tribu se réduire, voyant notre espace vital sans cesse amenuisé par ces fous homicide, j’ai pensé. J’ai réfléchi. J’ai finalement décidé qu’il nous fallait en savoir plus sur ces envahisseurs, ces meurtriers. J’ai désigné le plus jeune, le plus fort, le plus malin d’entre-nous. Je lui ai expliqué sa mission. Il est parti.

Pendant de longs mois il a erré et observé les hommes, poussant plus loin qu’aucun d’entre-nous ne l’avait jamais fait. Il les a étudiés, disséqués. Il est revenu à deux reprises, et nous a raconté. Il a compris – je ne sais comment – leur langage, puisqu’il paraît que finalement ils en ont un. Il a découvert certaines des raisons pour lesquelles nous intéressions la femme. Et puis, il y a trois lunes, il est retourné vers eux. Pour « prendre contact », comme il a dit. Pour trouver une raison de croire en notre survie. Il savait où aller. Qui trouver et que faire. C’est ce qu’il a dit. Il est parti.

Je suis Rrrrhaaarr l’invincible et le vent me parle. Le vent me dit que notre explorateur revient. Il arrive et il va nous dire si sa mission a été un succès. S’il nous sera possible de survivre. Si les hommes nous le permettrons. Les feuilles me disent son approche. Les branches me murmurent qu’il est là, à l’orée de la clairière. Il va venir. Il va nous dire.

Je suis Rrrrhaaarr l’invincible. Et pour la première fois, je dois avouer que j’ai peur.

Et je dois dire que j’ai bien peur qu’il ait eu raison d’avoir peur, mon ami Rrrrhaaarr, qui m’a conté cela il y a quelques années. Près de Paris, au zoo de Vincennes...

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