La grotte de Maisonneuve

-    Qu'est-ce qui ne va pas ? T'as l'air fatigué, à soir, qu'il me dit Ernest, l'écureuil du parc Maisonneuve. Je ne sais pas si vous étiez là quand j'ai raconté comment je l'ai rencontré. En tout cas, c'est un écureuil qui parle, suite à un ennui avec une fée. En fait, au départ, c'était un humain, comme vous et moi. Enfin... comme vous...  Parce que moi, vu que j'ai du sang de loup, par ma lointaine ancêtre Amélie... Mais ça, c'est une autre histoire.

-         C'est vrai, que je lui ai-je répondu. La journée a pas été facile. Depuis ce matin, tout va de travers.

-         Écoute, on va te changer les idées. Si je t'ai fait venir à soir, c'est pour te montrer une patente pas banale. Tu vas voir ce que tu vas voir...

-         Et... De quoi est-ce qu'il s'agit ?

-         Suis-moi, tu verras. Et il a détalé.

Je l'ai donc suivi, j'ai même dû l'appeler à deux reprises pour savoir dans quelle direction il était parti. C'est que ça court vite, un écureuil. Et pour ne rien arranger, c'était la nouvelle lune, et on n'y voyait pas grand chose. Il s'est finalement arrêté et s'est installé sur l'herbe, face à un bosquet. Je l'ai rejoint, me suis assis, et l'ai regardé, interrogateur. " Patiente, ça ne devrait plus tarder maintenant ", m'a-t-il assuré. Alors j'ai attendu. Longuement. Et il ne se passait rien de particulier. Au bout d'un moment, j'en ai eu assez, et j'allais lui dire ma façon de penser quand il a tendu une patte vers l'avant en disant " Regarde ! ".

 

En face de nous, semblant se superposer à l'image du bosquet, une sorte de cercle sombre apparaissait. Ou, pour être plus précis, le bosquet semblait petit à petit disparaître, masqué par un cercle irrégulier, dont la noirceur se renforçait à chaque instant. Je suis resté bouche bée à contempler ce phénomène. Au bout de quelques minutes, on ne distinguait plus du tout les arbres, dissimulés complètement par le cercle noir, semblable à l'entrée d'une grotte.

-         Alors, me dit Ernest, tout content de lui, impressionnant, hein ?

-         Ça tu peux le dire... Et ça se passe souvent, ce... phénomène ?

-         Apparemment, tous les soirs de nouvelle lune.

Hochant la tête, je me suis levé et j'ai commencé à me diriger vers la grotte.

" Hey, où tu vas ?! " m'a crié Ernest. Sans me retourner, je lui ai répondu : " Allez, viens ! ". Bien que rälant après moi, il m'a emboîté le pas. Nous avons pénétré dans la grotte, lentement, car l'obscurité y était quasi totale. J'allumais mon briquet par instant, brièvement. On aurait plutôt dit l'entrée d'une cave qu'une grotte naturelle.

-         Tu crois que c'est quoi, ce lieu ? j'ai demandé à Ernest.

-         Je sais pas. Tout ce que je peux te dire, c'est que j'ai remarqué le phénomène par hasard, un soir de nouvelle lune il y a deux mois... En tout cas, moi je ressors. J'ai pas envie de m'attirer plus d'ennuis que je n'en ai déjà ! Et puis ça peut se refermer à tout instant ! Allez, viens, on repart !

A cet instant, je ne sais pas si c'est Ernest ou moi-même qui ai touché ou marché sur quelque chose, mais il s'est produit un grand bruit de chute de pierres et de terre, et on s'est retrouvé plongés dans le noir absolu. J'ai entendu Ernest piailler de peur, juste à côté de moi, et je me suis empressé de rallumer mon briquet.  Ernest se lamentait.

-         Ayoye, dans quel pétrin tu nous as mis ! On est coincééééés !!!

-         Tais toi donc, lui ai-je intimé.

 

Le bruit ne nous avait pas trompé, l'issue de la grotte était bel et bien refermée. Ernest continuait de chialer à mi-voix. Le laissant, j'ai commencé à explorer notre prison. L'entrée ne ressemblait plus qu'à un amas d'éboulis de cailloux et de terre mêlés. Ernest, grimpé sur l'éboulis m'a regardé, l'air mauvais. " C'est malin, tiens ! Je suis un écureuil, moi. Pas une taupe ! Ah, j'aurais jamais dû te suivre ! Par où on va sortir ?... "

 

Sans lui répondre, je me suis détourné de l'entrée devenue inaccessible. Quelque chose d'étrange se passait en moi. Je sentais confusément que la sortie n'était pas par là mais ailleurs, vers le bas. A l'opposé de l'entrée, un tunnel s'enfonçait dans le sol. Je m'y dirigeais.

-         Hey ! Où tu vas ? Pourquoi tu me laisses ??? glapit Ernest, plus apeuré que jamais

-         Viens donc au lieu de chialer !

Pestant et rälant, il m'a suivi, plutôt que de rester seul dans le noir. Nous avons descendu le tunnel, au sol parfois plat, parfois fait de marches. Au bout d'un moment, je n'ai plus eu besoin de la lumière du briquet, car une luminosité diffuse, venue du bas, nous a permis de voir assez clair pour avancer sans trébucher ni nous cogner aux parois. Cela n'empêchait pas Ernest de faire des " Ayoye " et des " Crisse " en permanence. Nous continuions de descendre, lentement, de plus en plus profond, de plus en plus intrigués par la lumière qui croissait lentement. Et toujours plus fort en moi était ce sentiment que la solution, la sortie, se trouverait au plus loin, au plus bas.

 

Ernest n'avait cessé de se plaindre et d'exprimer ses craintes de faire de mauvaises rencontres, un sorcier mécontent de voir son antre envahi, ou tout autre monstre que cette grotte et ces souterrains devaient sûrement receler. " Tu crois que c'est quoi, ces souterrains ? m'a-t-il  chuchoté. Le chäteau du sorcier de Maisonneuve ? " N'en ayant pas la moindre idée, je ne lui ai même pas répondu. De toute façon, lui aussi devait sentir, comme moi, l'appel des profondeurs, la quasi-certitude que la solution de notre problème était au plus profond, au plus bas, et non vers le haut. Mais ça ne l'empêchait pas de grogner et de soupirer sans arrêt.

 

Finalement, au détour d'un tunnel tortueux, nous avons aperçu une silhouette humaine au loin. La silhouette d'un enfant. C'était de lui que la lumière semblait émaner, non pas aveuglante comme une lampe, mais diffuse, douce, et pourtant puissante. Nous nous sommes rapprochés, lentement. Il nous a souri. " Venez, suivez-moi " a-t-il dit, avant de se détourner. Ernest et moi sommes restés sur place, une foule de questions se pressant sur nos lèvres. Il s'est éloigné et, de peur de rester seul dans ces tunnels, nous l'avons donc suivi, dans les tunnels, escaliers, tours et détours, remontant insensiblement vers la surface. Notre jeune guide ne disait mot, mais s'arrêtait parfois pour nous attendre, nous regardant avec son mystérieux sourire.

 

Enfin, après ce qui me parut des heures d'ascension, il s'est arrêté une dernière fois. Derrière lui, on apercevait une täche plus claire, et quelques étoiles. Le ciel. Nous regardant droit dans les yeux quand nous sommes arrivés à sa hauteur, il nous a dit " Vous y voilà. Ressortez, retrouvez votre monde. Et soyez plus prudents, la prochaine fois. "

 

Ernest ne se l'est pas fait dire deux fois et a détalé aussitôt comme une fusée, disparaissant dans la nuit. J'ai fait un pas en avant mais, en dépit de mon envie pressante de retrouver l'air libre, après ces heures oppressantes sous terre, je me suis arrêté. Je me suis tourné vers notre jeune sauveur et je l'ai bombardé de questions.

-         Qui es tu ? Qu'est-ce que cette grotte ? Et ces souterrains, c'est quoi ? Et pourquoi tu...

-         Attends ! m'a-t-il interrompu. Arrête toi et écoute moi. Je dois te laisser. Mais avant de nous quitter, je peux te répondre. Mais seulement à une seule de tes questions, ajouta-t-il, en renouvelant son sourire.

 

J'ai réfléchi quelques instant, cherchant quelle question était la plus importante, la meilleure. Finalement, je lui ai simplement demandé : " Quel est ton nom ? ". Il m'a souri une dernière fois, a reculé d'un mètre ou deux. La sortie que je venais d'emprunter a aussitôt commencé à se refermer. Bientôt, elle avait complètement disparue. Mais pas avant que je n'entende sa réponse : " Espoir ".

 

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