Chez Gégène à Joinville

Gaston et Irène habitaient en région parisienne. C’était il y a longtemps, après la dernière guerre. La grande, la terrible guerre mondiale. Si longue et si atroce que lorsqu’elle avait pris fin, on avait su immédiatement que ce ne pourrait qu’être la dernière. Jamais plus on ne pourrait faire la guerre après cela. Alors on l’a appelé « la der des der ».
Une fois la guerre finie, la vie a repris ses droits. On pouvait être à nouveau heureux. D’autant que le progrès, à cette époque, ça voulait dire quelque chose. Le progrès, c’était par exemple la ligne de chemin de fer construite à l’est de Paris. Pas longue, seulement dix sept kilomètres. Mais elle permettait d’aller pour pas cher de l’est de Paris aux bords de la Marne. Le progrès, c’était aussi le social. Le gouvernement qui légiférait et ramenait la durée maximale légale du travail quotidien à dix heures. Dix heures par jour ! Soixante par semaine ! C’est que ça en faisait, du temps libre…
Alors les gens ont pris l’habitude, aux beaux jours, d’aller sur les bords de Marne. À Joinville, Neuilly ou Bry. Pour s’y promener, s’y baigner ou pêcher. Pour aller dans les guinguettes, manger de la friture, boire le petit vin blanc des bords de Marne, le « guinguet ». Et pour y danser la valse musette aux sons de l’accordéon.

Gaston, c’était un bon gars. Oh, il avait eu comme beaucoup une jeunesse agitée, avait fait quelques bêtises. Il fréquentait des « apaches », ces mauvais garçons de Paris, sans en être vraiment un lui-même. Mais depuis il s’était rangé, et travaillait maintenant comme ouvrier aux grands moulins de Pantin. Ce dimanche-là, il a décidé d’aller à Joinville, chez « Gégène », la plus célèbre des guinguettes. Irène, elle, était petite main dans un atelier de couture de Montreuil. Et le même dimanche, au hasard, elle a décidé d’aller au même endroit. Quand Gaston a vu Irène sur la péniche aménagée en piste de danse, amarrée derrière chez Gégène, il a tout de suite été attiré par elle. Il a attendu la fin de la danse, et a été l’inviter. Une valse. Puis une autre. Et une autre encore. Ils sont retournés s’asseoir, se rafraîchir. Et puis ils ont dansé et dansé encore. Des valses des javas, des polkas… Quand on leur a demander de quitter la piste parce que l’établissement fermait, ils ont été tout surpris. Et comme cette histoire se passe à l’époque et pas maintenant, eh bien Irène est retournée à son logis et Gaston au sien. Mais pas sans s’être donné rendez-vous le dimanche suivant, dans une autre guinguette. Et le suivant, dans une autre encore, dans un autre village des bords de Marne. Et encore et encore, faisant ainsi connaissance avec tous les villages, toutes les guinguettes. Faisant ainsi connaissance l’un avec l’autre, apprenant à s’aimer. L’été fut enchanté. Irène disait parfois que c’était l’esprit de la Marne qui les avait fait se rencontrer, se connaître, s’aimer…

Et un beau jour d’août, au milieu d’un après-midi de danse, Gaston a pris la main d’Irène, et la lui a demandée. Ah… Irène en a pleuré de bonheur. Ils ont convenu de se fiancer le dimanche suivant, et pour l’occasion de retourner chez Gégène à Joinville, sur la péniche aménagée en piste de danse qui avait vu leur rencontre. La semaine a été longue pour Irène, excitée comme une puce à l’idée de ces fiançailles. La semaine a été dure aussi pour Gaston, mais pour d’autres raisons.

Si Gaston avait cessé de fréquenter ses relations d’antan quand il avait choisi de vivre dans le droit chemin, il était néanmoins resté un homme d’honneur. Et quand Paulo, un vieux copain, est venu le trouver le jeudi pour lui demander un service, il n’a pas pu refuser. Paulo avait un besoin urgent d’une grosse somme, faute de quoi il allait avoir de graves ennuis. Alors il demandait à Gaston de l’aider, une fois, une dernière. Gaston a dit oui. Et le samedi soir suivant il s’est retrouvé avec Paulo et deux autres gars à Saint-Mandé, chez les riches, devant la maison d’un notaire. Ce dernier, d’après les informations obtenues par Paulo, était absent tous les samedis soirs, les consacrant à sa maîtresse.
L’un des deux gars, embauché pour cette compétence, a crocheté la serrure. La porte s’est ouverte. Mais soit les informations de Paulo n’était pas bonnes, soit le notaire s’était fâché avec sa maîtresse. Car quand la porte s’est ouverte, elle a dévoilé la silhouette du notaire qui les attendait, un pistolet à la main.
Paulo, le seul des quatre qui avait une arme, l’a levé, mais pas assez vite. Le notaire a tiré, Paulo est tombé. En tombant, il a tiré à son tour, et le notaire s’est lui aussi effondré. Effondrés, les trois autres l’étaient aussi, en voyant comment tournait ce cambriolage « facile »… Paulo a murmuré « laissez-moi, les gars », mais comment l’abandonner ? Alors ils ont ramassé Paulo et son pistolet, ont refermé la porte sur le cadavre du notaire, et ils sont allés déposer Paulo à l’entrée de l’hôpital de Vincennes. Et puis ils se sont séparés.
Gaston a passé le reste de la nuit et la matinée du dimanche à préparer ses affaires, à réfléchir comment trouver de l’argent pour fuir. Et à penser à Irène. Comment fuir sans la revoir ? Sans lui parler, lui expliquer ? Sans tenter de la convaincre de le suivre, même si c’était fou… Alors en milieu d’après-midi, il a pris la direction de Joinville, pour retrouver Irène. Il a marché dans le brouillard épais qui avait envahi toue la région parisienne ce jour-là.

Quand il est entré chez Gégène, il a tout de suite vu Irène, qui en l’attendant dansait sur la péniche aménagée. Il s’est avancé, a gentiment écarté le cavalier d’Irène. Et puis il a commencé à danser avec elle. Et à parler, raconter, expliquer. Et à danser et danser encore. Ils ont dansé tous les deux toute la soirée. Ils ont parlé toute la soirée. Le moment de la dernière danse était presque arrivé quand tout à coup l’orchestre a cessé de jouer. Les musiciens ont arrêté de jouer car des policiers venaient de faire irruption dans la guinguette, l’arme à la main. Au même instant, le brouillard déjà dense s’est encore épaissi, et a commencé à pénétrer dans la guinguette, sur la piste de danse, par les fenêtres ouvertes.

A compter de cet instant, tous les gens présents, qu’ils soient policiers, musiciens ou simple clients se séparent en deux groupes d’égale importance.
Les premiers vous disent que lors de l’irruption des policiers et du brouillard, Gaston a tourné la tête, regardé les hommes et les armes. Il a pivoté, faisant un rempart de son corps à Irène. Et puis il a sorti de sa poche le pistolet de Paulo qu’il avait ramassé à Saint-Mandé, dans l’allée du notaire. Il l’a levé et a tiré. Un policier est tombé. Et tous les autres ont riposté. Gaston et Irène, criblés de balles, se sont écroulés sur la piste de danse.

La meilleure preuve que cette version est la vraie – vous disent ces gens là – c’est qu’il n’y a jamais eu de péniche aménagée en piste de danse, amarrée derrière « Chez Gégène »…

Mais les gens de l’autre groupe racontent une version des faits passablement différente. Ils soutiennent qu’à l’entrée des policiers, après un bref regard dans leur direction, Gaston et Irène ont recommencé à danser. Surpris, par réflexe, les musiciens ont repris le morceau interrompu. Et le brouillard a continué de s’épaissir, à un tel point que bientôt Gaston et Irène ont disparu. Les musiciens ont continué de jouer jusqu’à la fin du morceau, puis se sont à nouveau arrêtés, dans un brouillard complet. Quelqu’un a ouvert une porte, fait un courant d’air et petit à petit, le brouillard s’est dissipé. Mais quand il a été assez éclairci tout le monde a pu constater qu’il n’y avait plus de Gaston, qu’il n’y avait plus d’Irène. Envolés, disparus, comme si l’esprit de la Marne était venu les chercher pour les sauver.

Et la meilleure preuve que cette version est la vraie, c’est que depuis ce jour là, il n’y a plus de péniche aménagée en piste de danse, amarrée derrière « Chez Gégène », à Joinville.

Et vous, quelle version préférez-vous ?…

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