Enconte

C'est à cause de ses nausées matinales qu'elle était allée consulter ce médecin. Pas son médecin habituel, parti en vacances. Mais comme elle se sentait fatiguée, lasse dès le lever, et que cela durait depuis des jours, des semaines presque, elle s'était dit qu'il serait plus raisonnable de consulter. Mais s'entendre dire qu'elle était enceinte ! Pour une surprise...

Examens. Échographie. Prise de sang. Échographie encore. Analyses diverses et variées. Et l'air concentré des carabins. L'air soucieux. L'air gêné. " On va faire une trucmuchographie pour être certain... ". " Non, rien de grave, mais je préfèrerais faire quelques examens complémentaires... ". " Eh bien... Je transmets les résultats au professeur Duchose, il vous contactera lui-même... " Tout ces ronds de jambes et manœuvre d'évitement ne sentent vraiment pas bon. Et puis, va faire parler un médic qui a envie de se taire ! Autant gratter une jambe de bois pour faire passer la démangeaison.

Jusqu'au moment où elle craque. Elle crie. Elle croque littéralement le doigt du énième médecin lui montrant une image incompréhensible accompagnée par un discours obscur et abscons. Ahh... Ça fait du bien de se lächer ! Et puis, après avoir crié en duo, elle de rage, lui de douleur (et peut-être de rage aussi, un peu, quand même...), on en arrive enfin à la possibilité d'une ex-pli-ca-tion !!! Pas trop tôt, se dit-elle. 

Mouais. Quoique. Pas convaincue que l'explication qu'on lui sert - que le mordu lui jette à la face, l'air mauvais et même, comment dire, sadique ? - que cette explication en soit vraiment une. " On me fait marcher, c'est pas possible, se dit-elle. J'ai dû mordre trop fort..." Mais lui insiste. Si, si. Lui aussi, il trouve ça impossible, incroyable, vexant, débile, tout ce qu'on veut. Mais les plus grandes sommités médicales se sont penchées sur son cas, sur ses examens, sur ses mesures. Les Grands Manitous et leur puissants ordinateurs ont tranché, validé, certifié. C'EST CERTAIN. Pas de discussion. Point-barre.

Elle reste coite. Un dernier " mais " tente de déborder de ses lèvres, mais le regard autoritaire et furieux du toubib le dessèche sur place. Il a l'air tellement énervé qu'il continue de frotter son doigt mordu, sans rien dire, pendant cinq bonnes minutes. Avant de se lever, de lui coller un épais dossier dans les mains et de lui dire d'en faire ce qu'elle veut, parce que lui, de toute façon il ne veut plus jamais avoir affaire avec elle. Et part, fuit, claque la porte, la laissant seule, idiote, debout au milieu de la pièce.

Elle erre presque une heure dans les couloirs de l'hôpital, son dossier dans les bras, tournant dans les couloirs au rythme ou les idées tournent dans sa tête. Elle bouscule en passant quelques personnes qui la regardent à peine. Ici, des gens un peu sonnés par l'uppercut d'une révélation médicale, ça n'a rien d'original. Finalement, une infirmière, à son troisième passage devant le même guichet d'accueil, l'appelle, se lève, vient lui parler doucement des mots qui coulent sur son esprit sans le mouiller, comme un crachin trop fin pour qu'elle puisse le saisir. Mais elle parle à son tour, donne son adresse. Et se retrouve sans bien savoir comment dans un taxi qui la ramène chez elle.

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Des conteurs, c'est vrai, elle en connaît plusieurs. Elle a même passé quelques nuits dans les bras de certains. Après des soirées de contes bien arrosées, bien prolongées. Mais quand même... D'abord, elle a toujours pris - et fait prendre - les précautions d'usage. Cachet pour Madame, imperméable pour Monsieur. Deux précautions valent mieux qu'une, et toutes les maladies ne sont pas bonnes à prendre... Elle veut cependant bien admettre une malchance incroyable - et encore, la grossesse n'est pas une maladie mortelle, elle s'en tire assez bien, finalement. Bon, soit, elle est enceinte. Mais ce qui ne passe pas, ce qu'elle n'arrive pas à croire, c'est ce que les médecins, ces grands spécialistes de la pensée logique et scientifique, lui ont annoncé.

Elle est enceinte.
Mais pas d'un enfant. 
Et pourtant elle est bien enceinte. 

De quoi s'y perdre. Non ?

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Les semaines défilent. Se collant les unes aux autres pour devenir des mois. Tout va trop vite et trop lentement à la fois. Au début, elle a pensé mettre fin à cette aventure étrange. Et puis... Et puis non. Inquiète, oui. Mais fière, aussi. " Ce qui m'arrive n'est jamais arrivé à personne. " Alors, elle a décidé de continuer. De vivre l'aventure jusqu'à son terme. Alors, examens, re-examens. Mines parfois soucieuses, mais le plus souvent concentrées des médecins. Une chance, ce qui lui arrive est tellement incroyable, elle a eu - au commencement - peur de se retrouvée transformée en bête de cirque, en monstre de foire harcelée par les médias. Mais non. C'est tellement, tellement incroyable, que les dignes professeurs en blouse blanche ont préféré garder le secret. Le plus absolu. Faut dire qu'ils s'y entendent... Elle est une femme enceinte anonyme, apparemment comme les autres. Enfin presque. Ce n'est pas l'obstétricien lambda qui la suit, oh non ! Chaque examen, chaque analyse est faite par ce que la ville compte de plus grands spécialistes. Chuchotant en sa présence, même quand ils sont seuls, dans une pièce fermée. On ne sait jamais. La peur du ridicule est bien plus forte que l'envie de gloire...

Et puis, enfin, au terme normal d'une grossesse - presque - normale, le grand moment arrive enfin. Salle d'accouchement. Lumières crues des scialytiques. Masques de tissu et consignes immémoriales. " Poussez, là, encore... " Et ça vient, ça vient. Elle plonge dans sa concentration, oubliant sa peur. Oubliant que personne ne sait exactement ce qui va se passer maintenant. Elle pousse. Elle crie aussi, un peu. Et puis enfin, ça y est. Il arrive.

Elle a accouché d'un conte, qu'elle a porté en elle pendant neuf mois. Il va bien. Il est beau. Attendrissant. Elle n'a pas trop souffert, finalement. J'espère que vous non plus.

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