|
Elle et luiLui, il est réveillé par les pépiement assourdissant des moineaux, dans le sapin qui fait face à sa fenêtre. Il s’étire, s’enroule dans les draps, se déroule et s’étire à nouveau. Avec un sourire, il se lève. Il est tard ? Il s’en moque. Il ne sait pas que c’est aujourd’hui Le jour.Elle, depuis deux bonnes heures, c’est face à son écran qu’elle grimace. Lit en diagonale, efface, efface, répond « Non », efface. Elle se bat contre une des limites de notre société de communication : tant de temps gagné grâce aux nouvelles technologies, tant de temps perdu à trier les informations pertinentes et à jeter les autres. Et même dans la position de pouvoir qui est la sienne – surtout dans cette position, pour des raisons évidentes de confidentialité – elle perd quotidiennement deux bonnes heures à cette tâche ingrate, qu’elle ne peut déléguer. Après une dernière série de suppressions rageuses, elle se jette en arrière, appuie quelques instants sa tête sur le dossier du profond fauteuil de cuir, les yeux fermés. Puis elle se lève, dit en passant à son secrétaire qu’elle va prendre l’air quelques minutes, et sort. Marche au hasard. Lui, il se rend compte qu’il y a quelque chose d’étrange dans l’air quand son chat l’accueille avec un « Aaaahhiii » bien différent du « Maaaahhouuu » habituel. Il demande à l’animal ce qu’il a voulu dire par-là et évidemment, n’obtient pas plus de précisions. Une fois installé devant son café, il fait face à la fenêtre, et c’est là qu’il remarque les branches. Chargées de neige, elles penchent, toutes dans le même sens, semblant lui indiquer la direction du centre-ville. Songeur, il se lève, le bol à la main, et s’approche de la fenêtre. Dans le ciel, trois avions militaires volent en formation, laissant derrière eux trois traînées de cristaux de glace, brillant dans le soleil du matin. L’ensemble forme une flèche qui vole – elle aussi – droit vers le centre. Au moment où il se détourne, un camion publicitaire passe devant sa fenêtre. Sans autre message que des lettres blanches de quatre pieds de haut, criant de leurs majuscules agressives : « C’EST LE JOUR !!! » Elle, elle déambule plus ou moins sans but. Elle connaît ce sentiment qu’elle ressent à cet instant, et elle le déteste. Femme dure, hautaine, dirigiste. Balayant, sans pitié aucune, tout obstacle sur sa route. Elle a fait de la sorte le tri dans les mâles qu’elle fréquente : soit de bedonnants comptables qui la scrutent en silence tout au long des conseils d’administration, l’esprit probablement empli de fantasmes vengeurs de domination – mais pour ce qu’elle en a à faire… Et des jeunes loups carnassiers parmi lesquels elle sélectionne ses étalons. Qui jamais ne s’en remettent professionnellement. Ni personnellement, pour les moins chanceux. Lui, il marche précautionneusement sur le trottoir glacé. Les signes se succèdent. Un groupe de coureurs à pied, âgés et bedonnants, entourés de supporters plus jeunes et plus fringants, qui les encouragent et crient – évidemment dans sa direction à lui – « Vas-y ! Vas-y » Elle, elle a cessé de marcher. Le temps est assez clément pour s’asseoir un moment sur un banc, dans un parc. Elle étend les jambes devant elle. Admire le galbe de ses mollets gainés de bas de soie noirs, l’élégance de ses chaussures italiennes. Elle croise les genoux et balance la jambe rythmiquement, sans se soucier de la correction de sa tenue. Elle est ailleurs. Elle se laisse aller. Elle rêve à une façon de rencontrer un homme… Normal ? Pas un adversaire ou un subordonné. Jamais un supérieur – le supérieur hiérarchique est une simple variante d’adversaire… Ça y est, soupire-t-elle en son for intérieur. Je rêve d’un homme différent et je le catalogue déjà comme s’il était un de mes mâles du travail… C’est à désespérer. Lui, il sait qu’elle est proche. Il l’imagine, du mieux qu’il le peut. Oh, il a ses préférences, c’est certain, mais il ne rejettera pas pour autant une femme qui n’y correspondrait pas vraiment. Il est prêt à accepter la surprise que la vie lui réservera. Il aime les femmes qui lui ressemblent, rêveuses, romantiques, réservées. Mais il sait qu’il va peut-être rencontrer une de ces femmes tellement… femmes ? Enfin, il verra bien. Attentif, il progresse en longeant une palissade couverte d’affiches. Cinquante flèches qui pointent vers le centre-ville. Cinquante flèches auxquelles il obéit scrupuleusement. Elle, elle n’en peut plus de cette indécision. De cette pulsion inavouable qui va à l’encontre de sa vie toute entière. Et puis elle s’en veut d’être comme elle est. Quand un homme lui parle, c’est plus fort qu’elle, elle n’arrive pas à se concentrer plus de trente secondes, parfois moins. Le temps de juger de l’intérêt de ses paroles et de passer en « mode veille », l’esprit dérivant vers toute autre chose, ne fournissant que le minimum d’attention nécessaire pour acquiescer adéquatement, de temps à autre. C’est plus fort qu’elle, et elle sait à quel point cela peut-être agaçant pour son interlocuteur quand par malheur il s’en rend compte. Elle sait que beaucoup de gens pensent qu’elle est hautaine, distante voire méprisante. Elle sait qu’ils ont tort, que ce n’est qu’une image qu’elle projette. Mais comme – professionnellement – elle est respectée de certains, redoutée de tous, en quelque sorte cette méprise fait ses affaires. La plupart du temps…Sans même s’en rendre compte, elle s’est relevée et progresse lentement sous les érables, ponctuant sa marche de soupirs profonds. Lui, il entre dans le parc. Quelques personnes se promènent, seules pour la plupart. Quelques hommes âgés, quelques femmes… De loin, il a l’impression que ces dernières, toutes autant qu’il les voit, s’entraînent dans ce parc peu fréquenté pour un concours de futilité. Leurs vêtements, leur démarche, les cris et roucoulement échappés de conversation sur cellulaire, tout semble ne mériter que ce qualificatif. Il soupire légèrement. Si le destin lui a réservé une écervelée – une apparente écervelée ? – eh bien il faudra qu’il s’en accommode. Il avance au milieu des feuilles mortes tourbillonnantes, réchappées on ne sait comment de la dernière chute de neige. Il est décidé. Elle, elle marche lentement, au milieu de l’allée. Suivant avec attention le tracé parfaitement déneigé qui lui dessine le chemin de son retour au bureau. Avec l’attention et la prudence que requièrent ses escarpins de luxe. Soudain frissonnante, elle presse le pas. Elle sait bien qu’il lui faudrait porter plus d’attention aux autres, à ceux qui l’entourent. Mais elle a tant de chose à faire, tant de responsabilités. Plus tard… C’est sûr, plus tard. Quand tout sera un peu calmé, elle s’y attellera. Cette promesse récurrente ne la console pas vraiment. Elle sait qu’elle rate quelque chose. Elle espère que ce n’est pas sa vie. Lui, presque étouffé de bonheur anticipé, marche lentement en regardant de tout côté. Une femme approche, la tête baissée. Mais il ne la voit pas, à cet instant il regarde en arrière, sur le côté. Et puis, quand il va la percuter, enfin, il la perçoit du coin de l’œil. À cet instant précis, un tourbillon de vent soulève la neige légère de la veille. Surpris, il lève les mains, se protège les yeux. Sent un léger choc contre son épaule, une voix étouffée qui murmure une excuse. Une voix de femme. Mais quand il pivote pour s’écarter, avant qu’il n’ait pu dire un mot, des cristaux de neige glacée lui brûlent les yeux, lui emplissent le nez. Il cache son visage des deux mains, tousse, frotte. La bourrasque cesse. Haletant, désorienté, il écarte les mains, ouvre les yeux. Elle, elle rentre au bureau. Elle a presque oublié pourquoi elle était sortie. Sans raison, non ? Lui, il rentre chez lui. Il a presque oublié pourquoi il était sorti. Sans raison, non ? |
|
|