C'est trop dangereux

C'est mes monologues avec mon fils qui m'ont initialement inspiré cette histoire...

Il est possible que cette soirée se passe bien. Mais ce n'est pas certain. Et si tu veux être certain qu'il n'y aura pas de soucis, tu ferais mieux d'écouter ce que j'ai à te dire. Oh, je sais, je sais... Les " vieux " dans mon genre sont réputés pour radoter et rabâcher des fadaises aussi inutiles que connues par cœur. N'empêche. Si les vieux sont encore là, c'est bien parce qu'ils ont été prudents, à tout le moins. 

Et je pourrais te citer les noms de tout ceux de mon âge qui se sont crû malins, plus malins que les vieux qui nous rabâchaient toujours les même lassants conseils... Mais ces petits malins ne sont plus là aujourd'hui pour dire qu'ils regrettent de ne pas les avoir écoutés, les vieux. 

Jacques l'acrobate. 
Ou Paul le rouquin. 
Je t'en ai déjà parlé, de ces deux là, n'est-ce pas ? 
Mais je pourrais ajouter bien d'autres noms encore. 
Ursula la belle, Eric le penseur ou Julie l'insouciante. 

Et tous ont en commun d'avoir, comme toi, oublié quelques sages conseils, une fois de trop. Une seule fois. Et aucun d'entre-eux n'a survécu. Oui, survécu ! Il ne faudrait quand même pas que tu oublies ce qui est en jeu ! Ce n'est pas comme de perdre une partie à un de tes satanés jeux vidéo. Dans le monde où nous vivons maintenant, c'est rien moins que ta vie, que tu risques de perdre si tu persistes à vouloir sortir, sans précautions...

Je sais, le monde n'a pas toujours ressemblé à ce qu'il est maintenant. Il fut un temps où les créatures de la nuit étaient une aimable légende, qu'on se racontait lors des longues veillées estivales. Une légende qui n'avait pas encore pris pour habitude de venir réclamer sa part de chair et de sang. Mais le monde est devenu ce qu'il est, qu'on le déplore ou pas n'y change rien, et ce n'est pas en niant les risques du présent qu'on se construit un futur !!! 

Tu ne dis rien ? Tu penses encore que je radote ? Mais enfin, à part impressionner les filles, cela va te donner quoi de sortir sans précaution, au risque de ne pas voir le prochain jour ? Tu crois que ça t'avancera beaucoup auprès d'elles, d'être transformé en cadavre pourrissant, découpé en morceaux par ceux qui nous guettent dehors, soir après soir ? Oh, tu peux bien hausser les épaules, explique-moi le bien que ton ami Sébastien a retiré de se retrouver transformé en passoire, le mois dernier !!! Il les attire plus les filles, maintenant qu'il ressemble (sans doute) à un étal de boucherie ???
Tu ne réponds rien ?

Ecoute, je sais ce que c'est que d'avoir ton âge. Même si je l'ai passé depuis longtemps. Et je sais que la littérature vous fait tous rêver, quand vous lisez des histoires racontant un monde ou sortir le soir est une activité anodine de la vie quotidienne. Mais ce monde là n'existe plus, que ça te plaise ou non ! Et je n'en suis pas plus responsable que toi, tu le sais bien. Alors ne fait pas comme si c'était de ma faute ou celle des gens de ma génération. Une calamité s'est abattue sur le monde, et ce n'est pas en cherchant des coupables dans le passé, proche ou lointain, qu'on va régler quoi que ce soit. Et de toute façon, c'est devenu un problème bien avant que je naisse, alors de grâce, cesse de me regarder comme si nous avions inventé ça pour priver la jeunesse d'un monde extérieur dont nous aurions NOUS profité. J'ai été tout autant privé que toi. Tout autant, quoique tu en penses ! 

Peut-être qu'il y a vingt-cinq ans, quand j'avais ton âge, il était encore possible certains jours de sortir le soir avec peu de précautions. Mais ces soirs là étaient déjà bien rares, et je peux te dire que mes amis ont donné plus que leur part dans cette guerre. 

Eh oui, cette guerre...

Il faut te faire une raison, mon fils. Nous vivons en guerre depuis des décennies maintenant. C'est triste, c'est à hurler de frustration que de voir ces vies sacrifiées, passées à se cacher de ces monstres qui nous guettent, quand ce n'est pas à devenir leur victime pour avoir trop voulu profiter de ce monde, de ce qui était Notre monde il n'y a pas si longtemps... Mais c'est ainsi. Je ne sais pas si c'est les scientifiques qui ont lâché ce fléau dans la nature, ou si c'est Dieu qui nous a ainsi puni de quelque obscur manquement à sa loi, et pour être franc, je m'en moque un peu. La calamité est sur nous, tout autour de nous, et la seule chose qui m'importe c'est d'y survivre. Et si je dois vivre comme un rat tout le reste de ma vie, eh bien je ne peux pas dire que cela me réjouisse, mais au moins je survivrai. Et encore une fois, je te supplie de m'écouter et de m'entendre. Efforce-toi d'en faire autant, ne laisse pas une stupide bravade t'amener à risquer ta vie - et plus que probablement à la perdre. 

Plus rapide ? Tu te crois plus rapide qu'eux ??? Alors là excuse-moi de rire, mais je ne pensais pas si stupide ! Parfaitement, stupide !!! Je le dis et le maintiens. Parce que tu cours plus vite que quelques idiots dans ton genre, tu penses être plus rapide que ces monstres qui t'attendent dehors ? Mais mon pauvre enfant, comment te faire comprendre à quel point tu t'illusionnes... Courir... Ah, c'est sûr qu'à la course, dans des pièces bien éclairées, sur un terrain que tu connais, régulier et sans obstacle, tu te défends plutôt bien. Mais voyons, peux-tu vraiment faire semblant de croire que c'est comparable à ce qui t'attendrait dehors si tu étais assez stupide pour sortir ? Courir en pleine nuit, pourchassé par une horde en furie, sur un terrain parsemé d'embûches - qu'ils connaissent bien mieux que toi... 

Et combien de temps penses-tu pouvoir être " plus rapide qu'eux " ? Cent mètres ? Deux cent mètres ? Et ensuite ? As-tu la moindre idée de leur nombre ? Ils peuvent se relayer à te pourchasser pendant des jours et des jours, et tu peux en tuer des centaines - à supposer que tu y parviennes - ils seront toujours immensément plus nombreux que toi ! 

Que dis-tu ? Ils ont peur ? Hum... Allez, soit franc, qui t'a raconté ces fadaises ? Frédéric ? Serge ? Bah, qu'importe si tu ne me réponds pas. Je peux te dire en tout cas que celui ou celle qui t'a raconté ça devrait vérifier ses sources d'un peu plus près. Oh oui, c'est vrai. Ils ont peur de nous. Enfin... Plus précisément, ils ont eu peur, dans le passé. Suffisamment peur pour vouloir nous exterminer... Mais ça fait un sacré bout de temps qu'ils n'ont plus peur, ou qu'en tout cas ils se sentent assez fort pour la braver, leur peur. Alors ne confond pas le passé et le présent, c'est la meilleure façon d'y laisser sa peau. 

Pardon ? 
" N'importe quoi ? ", c'est bien ce que tu viens de dire ? 
Eh bien va donc demander à celui ou celle qui t'a renseigné, quelle est donc la source " digne de foi " ou il a trouvé cette brillante information. Je te parie ce que tu voudras que c'est soit un autre de tes amis, qui lui même tiens l'information d'un autre de ses amis et ainsi de suite, jusqu'à trouver celui qui a lu cela dans un vieux livre ou dans une revue. Datant au moins du siècle dernier. Mais ça, ils se sont bien gardés de le préciser, n'est-ce pas ? 

Oh, ne répond pas, va. Je sais ce que c'est. Moi aussi, j'ai voulu croire à ce genre de chose, croire que le monde pourrait un jour redevenir comme avant. Un monde où on peut se promener en toute liberté, pour le simple plaisir. Notre monde... Mais j'ai bien du me rendre compte que ce n'était plus qu'un rêve, et que si ma race avait perdu cette guerre, je n'étais pas obligé également de perdre ma vie, par nostalgie de quelque chose que je n'aie même pas connu par moi-même. Par nostalgie de récits du temps passé. Du passé de mes ancêtres... 

Oui, c'est vrai, ça fait mal. C'est vrai que parfois on se demande si la vie vaut encore d'être vécue, terrés comme des lapins dans un monde envahi par les loups... Mais crois-moi. Même si elle te paraît plutôt moche, cette vie, dis-toi que la mort n'est pas plus belle ! Si tu penses qu'il te manque beaucoup, dis-toi que la mort, c'est tout perdre. Et c'est la seule alternative si tu sors...

L'adolescent tourne le dos, la tête basse, et sort lentement de la pièce.

- Tu l'as convaincu ?
- Convaincu ? Non, bien sûr. Tu sais comment sont les jeunes...
- Alors il va sortir ???
- Oh, pas ce soir, non. Mais un jour, c'est certain, il le fera.
- Mais alors... 
- Je sais, ma douce. Je sais. Ce jour là il n'aura qu'une chance infime de nous revenir en vie. Mais je n'y peux rien. Nous n'y pouvons rien. Je ne pourrais pas éternellement l'empêcher de sortir. Son envie de voir le monde finira par l'emporter. Même sur l'amour que nous lui portons.
- Alors c'est sans espoir...
- Presque. Pas tout à fait. Parfois, certains reviennent vivant, même si c'est rare. Et puis, il faut les comprendre, ces jeunes. Apprendre à l'aube de sa vie qu'on va la finir, soit emprisonné ici, à se terrer sans espoir, soit massacré par ces monstres, dehors... Il y a de quoi devenir fou. Et tenter le tout pour le tout.
- Mais c'est si dangereux...
- Je sais bien. Mais que veux-tu, ce n'est pas maintenant qu'on y peut encore quelquechose. Si nos ancêtres avaient pris la chose plus au sérieux, le monde serait peut-être différent. Mais je ne peux même pas en vouloir aux anciens. Après tout, dans le passé, les gens pensaient qu'il ne s'agissait que de légendes, de créatures imaginaires... Jusqu'à ce qu'il soit trop tard. Jusqu'à ce qu'ils envahissent notre monde et nous en rejettent. Jusqu'au point où nous en sommes aujourd'hui, cachés à longueur de temps, n'espérant plus qu'une seule chose : qu'ils nous oublient, et nous permettent au moins de vivre. Même si c'est comme des rats.
- Tu y crois ? Qu'ils... Qu'ils pourraient nous oublier ?
- Eh bien... Non. Pas vraiment. Tu sais, je suis sorti, une fois, quand j'avais son âge. Et je m'en suis tiré d'extrême justesse (il montre du doigt la longue cicatrice qui barre son visage). Mais ce que j'ai vu, ce jour là dans les yeux de ces créatures... J'en frissonne encore rien que d'y penser. Le mal. Le Mal avec une majuscule. C'est tout ce qu'on y voit. Avec toutes ses variantes, de haine, de colère et de méchanceté. Non, je ne peux pas espérer qu'ils nous oublient. Ni que la situation s'améliore. Cette race et la notre resteront des ennemis jusqu'à la fin des temps. La fin de notre temps.
- Alors...
- Alors il faut vivre ce que nous pouvons, sans nous faire d'illusion. Dehors, ces créatures de cauchemar ont déjà gagné la bataille. Le monde appartient aux humains, maintenant. Plus à nous autres, pauvres vampires...

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