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C'est pas un conte
Les contes, c'est au moins à moitié des menteries. Et ce qui n'en est pas, c'est de l'exagération.
Parfaitement.
Et je le prouve.
Je vous préviens tout de suite : c'est pas une histoire simple.
C'est même plutôt une histoire multiple, vu qu'il y a souvent plusieurs versions de l'affaire.
Débrouillez-vous avec.
Il s'appelle Monsieur Hill.
Monsieur.
Et il est assez chatouilleux sur l'usage du "Monsieur".
Faut le comprendre, aussi.
"Le père Hill"...
Alors j'entends d'ici ceux qui me diront : "Oui... C'est un peu facile... Après tout il y a bien des gens célèbres portant ce nom là qui n'en font pas toute une histoire..."
D'accord.
Mais je ferai quand même remarquer que ceux qui s'intéressent assez à la Formule 1 (et c'est pas tout le monde... Parlez-en à ma blonde...) pour avoir entendu parler de Graham Hill et de Damon Hill... Pensent généralement (en tout cas ils prononcent comme s'ils le pensaient) que ça s'écrit en un seul mot. "Grahamille et Démonille".
"C'est quoi leur prénom, déjà ?"... qu'ils vous demandent sans rougir.
Et puis ces deux là, anyway, c'est des anglais...
Quoiqu'il en soit, pas question de lui faire des plaisanteries en l'appelant "le père".
C'est vrai qu'en y réfléchissant bien, c'est un nom de famille assez emmerdant, en français. Amenant les gens à des drôles de contorsion de langage quand ils parlent de lui :
- C'est ce qu'Hill a dit
- Qui ça ?
- Hill.
- Lui ?
- Oui, Hill.
- Ah, OK, tu parlais de lui, Hill...
J'abrège...
En tout cas, Monsieur Hill, il a une obsession. Depuis toujours. La rivière. Me demandez pas pourquoi, mais il a toujours rêvé d'avoir une rivière "à lui". Depuis tout petit.
Les gens ont parfois d'étranges lubies...
Et comme il habite pas loin de la rivière, c'est fort naturellement que son obsession a fini par prendre le pas et qu'il s'est mis à en parler comme de "sa" rivière. Pas "la" rivière. "Sa" rivière. Bon. Tant que ça lui fait du bien, ça nous fait pas de mal, qu'ils se disaient, les gens du coin. Et puis, si on
n'a pas le droit d'avoir ses lubies...
Y'a même un plaisantin qui un jour a appelé Monsieur Hill " Sire ". Le roi de la rivière... " Sire Hill "...
Ouais.
Douteux, mais il n'a pas bronché.
En tout cas, à partir de cet instant il s'est vraiment comporté comme si la rivière lui appartenait, et comme si cela lui conférait une sorte de supériorité sur le commun des mortels. Il était le roi de ces flots.
En tout cas, il faisait comme si.
Mais il se trouve qu'un jour, l'eau a cessé de couler dans la rivière. Monsieur Hill en était tout aussi inquiet que les autres, mais bien sûr ce n'est pas vers lui que les gens se sont tournés pour comprendre ce qui se passait et y remédier. Un vieux à demi gâteux, vous comprenez...
Non. Les gens se sont tournés vers les autorités. Qui se sont retournés vers les spécialistes. Qui se sont retournés vers... Vers qui, déjà ? Ben... Probablement vers les hommes d'action, qui eux n'ont même pas essayé de se retourner vu que par mesure de sécurité, ils avaient
déjà le dos au mur...
Donc les hommes d'action sont partis se renseigner sur la cause de l'arrêt de la rivière. Partis longtemps. Tellement longtemps qu'on a même eu le temps de commencer à inventer des quêtes mythiques... se terminant mal, pour expliquer l'absence absolue de nouvelles de certains, pendant si longtemps.
Et puis on s'est lassé.
On s'est habitué.
Mais un jour un des hommes d'action est revenu. Dans un sale état. On ne se rappelle plus bien s'il est mort de ses blessures ou si on l'a exécuté pour avoir ramené de si mauvaises nouvelles, mais en tout cas il n'a pas survécu à l'affaire... (Voyez que c'est pas simple. C'est même là que ça commence à se multiplier, cette histoire...)
Pour en revenir aux nouvelles, faut dire qu'elles étaient vraiment mauvaises. Selon les versions c'était une armée aux soldats plus nombreux que les épis de blé sur la grande plaine qui s'était matérialisée à la source de la rivière et l'avait déviée. Enfin, avait passé toute opposition au fil de l'épée, pillé la ville, installé son camp et dévié la rivière (à force d'y jeter des cadavres et autres saletés ?)
D'autres se rappellent au contraire qu'un monstre innommable - arrivé pendant un terrible orage - s'était posé à cet endroit et que c'était lui qui bouchait le lit naturel de la rivière. Posé son gros cul de dragon en plein milieu, et se curait les dents avec les armes de ceux qui étaient venus le chatouiller pour le faire partir.
Dans un cas comme dans l'autre, la rivière ne coulait plus.
Et ceux qui avaient tenté de vaincre l'ennemi - que ce soit le modèle " armée " ou le modèle " dragon " - avaient été transformés en barre Hershey depuis longtemps. Avec les dents en guise de peanuts...
Whaou...
Et comme il faut bien revenir au présent, c'est dans l'agitation succédant à ces faits et récits que Monsieur Hill, sortant d'une porte dérobée en bas d'une tour... réapparut dans le conte. En parlant pour lui-même, comme à son habitude.
"Ma rivière, tout de même... Pas laisser ça en l'état... Qu'est ce qui peut bien se passer... Faut qu'j'm'en occupe..."
Et ainsi de suite.
Et marmonnant de même, il arrive dans l'attroupement. Au moment où un ange passe. On
n'entend plus que lui (pas l'ange, il est déjà passé. Monsieur Hill...)
Tout le monde le regarde.
Tout le monde l'entend.
Et vous savez ce que c'est, les foules. Ou peut être que vous ne le savez pas, mais m'en va vous le dire...
Les foules, ça ne se comporte pas comme un groupe d'individus. Hey, ne riez pas ! Bien sûr que par moment, ça se comporte comme un groupe d'individus. Mais à d'autres moments, ça ressemble plutôt à un vol d'étourneaux. Une nuée d'oiseaux qui subitement s'envolent, tournent d'un côté puis de l'autre,
foncent ailleurs... En un mot, font ce que jamais ils n'auraient eu l'idée de faire seuls.
D'ailleurs, une fois qu'elle a fait ce genre de chose, une foule, elle se décompose en petits groupes d'individus déboussolés, hagards, qui n'ont souvent rien de plus pressé que de se séparer et de disparaître...
Bon. Fin de la séquence sur les groupes, on supposera que vous êtes maintenant assez informés pour catcher la suite et trouver ça normal...
La foule.
Je reprends au moment ou Monsieur Hill traverse la foule. OK ?
Et parle.
Tout seul.
"Ma rivière"
Ben allez comprendre pourquoi - ou plutôt non, essayez même pas - mais la foule l'a pris au mot. Et en moins de temps qu'il ne faut pour dire "Je mouille mes coudes, mes coudes mouillent, ah ce que je mouille mes coudes, ouille !", il s'est retrouvé habillé d'une belle robe de brocard rouge, d'un chapeau
pointu surmonté d'une étoile, et un bâton noueux à la main, les pieds dans la direction de l'amont de la rivière...
De la source.
Et Monsieur Hill, qui était tout sauf un mythomane se voyant chevalier, pourfendant le dragon (ni un Schwarzenegger décimant l'armée soviétique à lui tout seul)... Se retrouva bien embêté...
Mais...
Comment retourner sur ses pas quand plusieurs centaines de gens sont massés derrière vous, à vous regarder, et ont l'air prêt à vous transformer en smoked meat si vous ne faites pas ce qu'il faut... Ben... On se dit qu'il est plus sage de disparaître...
Alors le voilà parti. Sortant peu à peu de ses rêves, il se demanda ce qu'il pourrait bien faire, dépendamment de ce sur quoi il allait tomber, une fois rendu à la source de la rivière...
Je vous passe sur les versions déraisonnablement rallongées de l'histoire, où le roi Hill (appelons le comme ça...) sauve 3 fois le monde en chemin, devient borgne (ou manchot, ou unijambiste, cela varie), invente la pénicilline, est élu président des USA (par 5 voix d'avance), gagne le 100 mètres aux Jeux Olympiques et guérit des écrouelles. Et me demandez pas ce que c'est que les écrouelles, sinon on va y passer la nuit.
On dit qu'il a marché. Longtemps. Ça, je veux bien le croire. On dit aussi qu'il a fini par arriver en vue de
quelque chose n'ayant rien à voir, ni avec une armée en campagne, ni avec un dragon en furie. Il serait arrivé en vue d'une cabane, au bord de la rivière. Et dans cette cabane, une vieille femme est allongée sur un grabat. Oh, je vois ce à quoi vous vous attendez tous: c'est une sorcière, une reine, elle est victime d'un sort, d'une grave maladie, que sais-je encore. Il semblerait que dans les contes on ne puisse être à la fois vieux et en bonne santé ! Ben non...
Monsieur Hill approche, toque à la porte. La femme tourne les yeux vers lui, puis à nouveau vers le plafond qu'elle fixait au préalable :
- Mouais ? dit-elle ensuite d'un ton las.
- Euh... Bonjour...
- Bonjour.
- Euh... Je peux vous être utile ?
- M'en fous. Suis déprimée.
- Déprimée ?
- Va voir à côté de la maison, et tu comprendras pourquoi je suis déprimée. Et laisse-moi !
Ainsi congédié, Monsieur Hill fait le tour de la maison, et comprend. Devant lui, au bord du jardin, on voit la rivière se précipiter dans un trou. Apparemment, le sol s'est effondré à l'entrée de la propriété, et le cours d'eau s'est vu happé par le trou ainsi créé. Monsieur Hill retourne vers l'entrée de la maison.
Comme il est d'un naturel patient, et qu'il n'a pas la moindre idée quant à la façon de régler cet épineux problème, il se contente de s'asseoir à l'entrée de la maison. Au bout d'un moment, la femme se lève, vient s'installer à côté de lui, et ils commencent à discuter. Elle lui explique que c'est apparemment vers ses évacuations sanitaires que la rivière est détournée, ce qui fait que non seulement elle risque d'être accusée des dommages causés par la disparition de l'eau, mais de plus ses toilettes sont devenues inutilisables. Et qu'elle n'a pas les moyens de faire venir des spécialistes, avec sa petite retraite de chez Nortel. En un mot, elle est dans la marde...
Elle se présente en épelant son nom avant de le prononcer, histoire d'éviter les méprises. " Lafé. Ella-effa-igrecque-eux. Lafé, pas Lafaille. Mais appelez moi Morgane, c'est mon prénom... " Il convient qu'il vaut effectivement mieux.
Et puis, la soirée avançant, il parle à son tour. Raconte sa vie, son rêve d'avoir une rivière, et l'étrange façon par laquelle il s'est retrouvé devant chez elle. Elle raconte aussi sa vie, mais je n'en parlerai pas : on n'a pas toute la vie devant nous... Et puis elle va chercher de la bière et des amuse-gueules, et se réchauffe et se déride, et oublie sa déprime pour placoter de tout et de rien avec Monsieur Hill. Et il écoute drôlement bien...
Finalement, après avoir bu quelques bières (on a beau être dans un conte, on ne va pas se laisser mourir de soif, tout de même !) ils se lèvent tous les deux, d'une démarche assez hésitante. Monsieur Hill n'a pas de trop de ses deux jambes et de son bâton pour tenir approximativement debout. Quant à Morgane, disons... qu'elle se relève élégamment. Plusieurs fois.
Ils sont là, dans la noirceur, quand soudain - la fatigue ? la bière ? - Monsieur Hill s'énerve. Tout seul, comme ça, sans raison apparente. Et se met à sacrer, et à jurer, et à pester, et
cætera... Et il s'excite tant et si bien qu'il finit par perdre l'équilibre une fois de plus, et se rattrape en plantant son
bâton dans le sol devant lui. Mais là...
Mais là...
Mais là ça ne se passe pas pareil pantoute.
Avec un grondement qui évoque un dérangement intestinal de dragon, le sol tremble. Avant de s'effondrer à nouveau. Apparemment, Morgane habite sur une zone pour le moins fragile. L'herbe disparaît dans les trous qui parsèment petit à petit la moitié du terrain de Morgane Lafaye. Et ces trous se réunissent, se rejoignent, à l'endroit où la rivière disparaît. Et alors, de cet endroit, une sorte de geyser jaillit soudain du sol, puis une vague qui ressort du trou et repart en sens inverse, vers la rivière.
Quoiqu'il se soit passé dans le sous-sol, la rivière a maintenant repris son cours antérieur.
Morgane Lafaye et Monsieur Hill restent un long moment silencieux, abasourdis, avant que la première finisse par se mettre à rire, d'abord doucement, puis de plus en plus fort. Et finalement c'est après un fou-rire à s'en faire
pêter la sous-ventrière qu'ils se regardent à nouveau.
Et Morgane de dire à Monsieur Hill, une fois qu'elle a séché les larmes que le rire a amené sur ses joues :
- Hé bien, je ne sais pas comment tu as fait, et je ne sais pas non plus si tu avais de vrais titres de propriétés sur cette rivière. Mais maintenant, cette rivière, on peut vraiment dire qu'elle est toi,
Émile ! Car si elle existe de nouveau, c'est bien grâce à toi !
Monsieur Hill a fait le modeste. Je ne sais pas ce qu'il a raconté une fois revenu chez lui. Je ne sais pas tout ce que les gens ont imaginé pour expliquer son exploit. Dragon transformé en sac à main ou armée réduite en cure-dents. Mais comme d'habitude, il y en a, des versions... J'espère juste pour lui qu'il a conservé des relations avec Morgane. Ils avaient l'air de bien s'entendre, ces deux là...
Il n'empêche : malgré les déformations que le temps amène aux lieux, aux noms et aux histoires, malgré l'oubli et les mensonges, on a continué jusqu'à nos jours à appeler la rivière de son nom. La rivière d'Emile Hill.
Voyez ben que les contes, c'est rien que des menteries...
Et v'là le bout .
Note pour les non Montréalais :
Au Nord de l'île de Laval,
(elle même au nord de l'île de Montréal),
coule... La rivière des mille îles...
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