L'ange de Maisonneuve

Est-ce que ça vous est déjà arrivé de regretter d'avoir fait ce que vous croyiez être une bonne action ? Vous savez, du genre... Insister pour aider une vieille dame a traverser la route, et la voir, une fois que vous la laissez sur le trottoir d'en face, faire trois pas et se casser la jambe en glissant sur une plaque de verglas. Eh bien, l'histoire que je vais vous raconter, j'ai vraiment cru que c'était une bonne action à porter à mon crédit. Jusqu'au lendemain...

Ce soir là, j'étais dans le parc Maisonneuve, derrière chez moi, en train de placoter avec mon chum Ernest, l'écureuil.Je ne sais pas si vous étiez là quand j'ai raconté comment je l'ai rencontré. En tout cas, c'est un écureuil qui parle, suite à un ennui avec une fée. En fait, au départ, c'était un humain, comme vous et moi. Enfin, comme vous... Mais bon, tout ça, c'est une autre histoire. 

A un moment, Ernest tend la patte et me dis : "Hey, regarde, c'est quoi, ça ? ". Je regarde dans la direction qu'il indiquait et là, je vois un gars en train de grimper dans un arbre, et puis sauter et tomber par terre. Et se relever, et recommencer à escalader l'arbre, et ressauter... et tomber à nouveau. On s'est approchés, Ernest et moi, et quand on est arrivés au pied de l'arbre, qu'il était à nouveau en train d'escalader, j'ai interpellé le gars. "Hey, qu'est-ce que tu fais ? " que je lui ai demandé. Il a tourné la tête, m'a regardé, et puis est redescendu. Un fois par terre, il s'est retourné, et m'a répondu, d'une voix un peu pâteuse :

  • Ben, j'essaye de m'envoler, tiens !
  • Ah... Et... Tu fais ça souvent ?
  • Ben oui. C'est normal de voler, pour un ange !

Là, je l'ai bien regardé, et pour être franc, j'ai eu des doutes. Vu son allure, il ne ressemblait pas vraiment à l'idée que je me fais d'un ange. Les cheveux emmêlés et crasseux, un vieil imperméable tâché et déchiré, et une haleine... pas vraiment engageante.

  • T'es un ange, toi ?
  • Ben oui. Ça se voit pas ?
  • Ben... Pas vraiment ! Qu'est-ce que t'en pense, Ernest ?
  • M'est avis qu'il ressemble plus à un itinérant qu'à un ange, a répondu Ernest.
  • Là, l'ange a regardé Ernest, a levé un sourcil, et lui a dit :
  • Et toi, tu parles ???
  • Ben oui. Et alors ? Ça te pose un problème ? (Faut vous dire qu'Ernest est parfois un peu susceptible).
  • Non, non... C'est juste un peu bizarre... Enfin, en tout cas, c'est vrai que je suis un ange ! Regardez.

Il a alors baissé son vieil imperméable sur son épaule gauche, et Ernest et moi on a pu voir le haut d'une aile blanche, sous le tissu de l'imper. Bon, que je me suis dit. Encore une patente bizarre de plus dans ce parc...

  • Ok, t'es un ange, j'ai repris. Mais je croyais que les anges ça volait comme ça voulait, sans avoir besoin de grimper aux arbres.
  • Oh avant, oui, c'était le cas. Mais depuis que je suis tombé...
  • Tombé ?
  • Ouais. Il a baissé la tête, l'air penaud. Faut vous dire que je suis du genre baveux, j'aime bien faire des jokes, de temps en temps. Et la dernière que j'ai faite...
  • Oui ? Vas-y, explique !

 

Alors il a commencé à nous expliquer. "Ben... Voilà. Je sais pas si vous savez, mais Saint-Pierre, il est très traditionaliste. Veux pas entendre parler de stylo bille, ça non. Et comme il est préposé aux entrées, là-haut, au Paradis, ben il inscrit les entrées sur son registre à l'encre et à la plume. Il dit qu'en plus, les plumes, c'est pas ce qui manque. Le problème, c'est qu'il se sert sans demander ni prévenir. Et justement, ce coup là, je venais de me faire arracher une plume, comme ça. Et même pas un "merci " ou un "s'il te plait ". Alors j'ai décidé de me venger. Discrètement, j'ai remplacé l'encre de son flacon par du sirop d'érable, auquel j'avais rajouté un peu de charbon en poudre, pour qu'il ne se rende compte de rien. Pis je me suis caché avec quelques chums, derrière un nuage. Et ça a drôlement bien marché ! Il a rempli une page, puis une autre, et puis il a voulu vérifier quelque chose dans le registre... Et il a vu que toutes ses pages étaient collées ensembles, par le sirop. Là, mes chums et moi on a pas pu se retenir d'éclater de rire. Il s'est amené, furieux, et il a commencé a nous engueuler. Une colère... du diable. Et quand j'ai essayé de lui expliquer que c'était pas bien méchant, et puis que de toute façon j'aurais peut-être pas eu l'idée de lui faire une joke s'il nous traitait mieux, s'il nous arrachait pas les plumes des ailes sans prévenir ni remercier... J'ai pas eu le temps de finir ma phase qu'il m'a balancé un revers de main en pleine yeule. A moitié assommé, chui tombé de mon nuage, tombé, tombé... Et je me suis crashé sur terre. Et je me suis cassé l'aile gauche. Alors je me suis planqué, caché, en attendant que ça guérisse tout seul. Je me voyais pas aller à l'hôpital Maisonneuve et leur dire "Salut, j'ai une fracture de l'aile gauche ! " Ils auraient été capable de m'envoyer dans une clinique vétérinaire... Seulement, ma fracture s'est peut-être pas bien remise, parce que j'arrive pu à m'envoler. V'là l'histoire. "

Sacré histoire... Mais... pensant - entre autre - à son haleine, je lui ai dit :

  • T'es sûr que c'est que ça la seule raison, que je lui ai demandé, l'air pas trop convaincu.
  • Hein ?... Ah, tu veux parler de la boisson ?
  • Ouais !
  • Oh, non... C'est sûr, icitte, pour me réchauffer... Ben, je bois un peu. Mais je peux te dire que là haut on se faisait des party bien arrosés, et qu'avoir un coup dans l'aile, ça m'a jamais empêché de voler. Non, le problème, c'est qu'il me faudrait plus de hauteur pour réussir à m'envoler. Et les arbres icitte sont pas assez grands. J'ai ben essayé aussi sur le Mont Royal, mais ça a pas mieux marché...

Là, Ernest et moi on s'est regardés, et on a eu en même temps la même idée. "LA TOUR ! " qu'on s'est écriés. L'ange nous a regardé sans comprendre.

  • La tour ? Quelle tour ?
  • Mais regarde donc derrière toi, tête d'épais ! lui a dit Ernest. Tu la vois pas, la tour du stade olympique ? C'est-tu pas assez haut pour toi, ça ?

L'ange s'est retourné, et il a vu la tour penchée du stade. "Hey, mais c'est sûr, c'est ça qu'il me faut ! Vous... Vous venez avec moi, les gars ? ". On s'est regardés, Ernest et moi, j'ai haussé les épaules. "Pourquoi pas... ". Alors on a tous les trois traversé le parc, traversé Sherbrooke, et on s'est retrouvés au pied de la tour.

  • Comment on fait ? a demandé l'ange.
  • Ben, je lui ai répondu, faut escalader. De toute façon, à cette heure, l'ascenseur est fermé. Mais compte pas sur moi pour t'accompagner, je suis pas un acrobate, moi.
  • Je vais y aller avec lui, a dit Ernest. De toute façon, pour un écureuil, un arbre ou une tour, c'est pas bien différent.

Alors ils ont commencé à escalader la tour. Heureusement, elle est penchée... N'empêche, à deux reprises, j'ai bien crû que l'ange allait dévaler tout ce qu'il avait grimpé. Enfin, ils sont arrivés au sommet. J'ai vu l'ange (pas Ernest, il est trop petit) s'avancer vers le bout de la tour, et sauter. Et tomber...

"Crisse d'innocent, que je me suis dit. Il n'a pas ôté son manteau !... " Heureusement, soit il était assez léger, soit la toile qui couvre le stade est assez solide, en tout cas, il n'est pas passé au travers. Il a rebondi deux ou trois fois, puis a glissé sur le côté du stade. J'ai couru pour voir s'il y avait du dégât, mais il était déjà debout, en train de se frotter le bas du dos.

  • Ça va ? Pas de mal ?
  • Non, je crois qu'il n'y a pas de casse, qu'il m'a répondu.
  • Dis-donc, tu crois pas que t'as oublié quelque chose, avant de sauter ?
  • Euh... Tu veux dire, enlever mon imperméable ? Ouais, je m'en suis rendu compte... mais trop tard. Pas grave, j'y retourne, et cette fois, ce sera la bonne.

Il est donc retourné escalader la tour, rejoint à mi-chemin par Ernest qui était redescendu à sa rencontre. Et puis, une fois en haut, il a ôté son imperméable. Et il a sauté à nouveau. Il a commencé par chuter comme une pierre, mais une fois qu'il a eu pris assez de vitesse, il a étendu ses ailes. Et il a plané. Et il s'est mis à faire des boucles, des huit... Et puis il a commencé à s'élever. Ernest m'a rejoint, et on l'a regardé. Je peux vous dire qu'il était sacrément content ! On l'entendait pousser des "Yahou ! Je vole ! Génial !... " Après quelques évolutions, il est passé au dessus de nous, nous a crié : "Merci les gars, Merci ! ". Et puis il a commencé à s'élever, de plus en plus haut. Tellement content de voler, qu'il a failli se faire découper en tranches par les hélices d'un avion US Airways qui s'apprêtait à atterrir. Mais heureusement, il l'a évité, d'extrême justesse. Finalement, il a disparu dans la nuit. On ne l'a jamais revu.

Le lendemain, à mon travail, j'ai repensé à ce qui s'était passé la veille au soir dans le parc Maisonneuve. Et j'étais plutôt content de moi. Enfin... D'Ernest et de moi. Je me disais qu'on lui avait bien rendu service, à ce drôle d'oiseau - à ce drôle d'ange. Tellement pas fin qu'il était à peine capable de voler sans manquer provoquer une catastrophe aérienne ! Et puis je me disais aussi que, contrairement à l'image qu'on en a, le paradis n'est apparemment pas un lieu aussi calme, aussi policé... aussi plate que ça. Bref, j'avais le sentiment de m'être bien comporté, et ça me faisait bien plaisir. Jusqu'à ce que je rentre chez moi et que j'apprenne aux nouvelles le crash de la navette Columbia...

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