L'air du temps

Une histoire d’un monde parallèle ou perpendiculaire au nôtre, à moins que ce ne soit le contraire…

C'était un homme qui habitait seul. Il s'était perdu au fond des bois, pour essayer de se retrouver. Il vivait... comme qui dirait de l'air du temps. Un jour un autre homme passe devant chez lui. Il le salue, et ils se mettent à discuter.

- De quoi vivez-vous, ici, perdu dans le bois, lui demande le visiteur ?
- Bien... Comme qui dirait de l'air du temps, lui répond-il.
- Mais pour écrire "temps", ça ne prend pas d'"R", s'étonne l'autre !
- Non, mais pour avoir un air qui vous fasse vivre, ça prend du temps... Et vous, d'où venez-vous ?
- Moi ? Oh, j'habite en ville. Un endroit dont vous rappelez sûrement si vous y êtes passé, ne serait-ce qu'une fois dans votre vie...
- Comment ça ?
- J'habite rue Improbable. Vous savez, cette rue sans issue... des deux côtés. Avec une lumière au milieu. Celle qui est verte le matin et rouge le soir. C'est pour ça que les gens s'en rappellent, quand ils se font prendre à passer par ma rue le soir, et qu'ils doivent attendre le matin pour repartir. Eh bien, c'est moi qui suis en charge de la lumière. Je la change deux fois par jour. Et comme ça ne m'occupe que peu, je suis aussi en charge de la faire respecter... Oh, c'est un travail facile. Vu que la rue est une impasse des deux côtés, les contrevenants ne peuvent jamais aller bien loin...
- C'est certain... Et qu’est-ce qui vous amène ?
- Hé bien… pour être tout fait franc, je m’ennuyais. J’avais l’impression de me contenter d’attendre la mort. Alors quitte à l’attendre, j’ai décidé de le faire en me promenant.

La conversation a dépéri, un ange est passé. Pour faire une bonne histoire, justement, ça demande généralement d’y faire intervenir la Mort. Mais la mort avait prévenu qu'elle serait en retard cette fois-ci. Elle avait dû accepter un remplacement de dernière minute, dans un casting qui prévoyait initialement le malheur. Et comme ce dernier – évidemment – s'était cassé la jambe...

Le solitaire et l'habitant de la rue Improbable entrèrent dans la maison, et s'installèrent dans les fauteuils du salon, devant la cheminée. Comme la conversation languissait, le solitaire commença à se crêper le chignon avec son invité. Oui… cela commençait à ressembler à une histoire tirée par les cheveux. Mais comme ça ne suffisait pas à relancer la conversation, ils décidèrent tous les deux de faire une petite sieste. Ils se relevèrent et s’installèrent chacun contre un mur, bien droit, et fermèrent les yeux. Ca vous surprend ? Pourtant c’est bien comme ça qu’on fait la sieste dans une histoire à dormir debout…

Le temps passa, jeta un coup d’œil par la fenêtre, puis entra par la porte entrouverte pour récupérer son œil. Rien d’intéressant, aussi décida-t-il de poursuivre son chemin. Le chemin en effet, était parti en courant en voyant le temps se gâter… euh, pardon, se hâter, et la poursuite s’engagea donc à nouveau. Mais c’était perdu d’avance pour le chemin : le temps jouait contre lui après tout. Quand le temps eut rattrapé le chemin, il le mit sous ses pieds sans se préoccuper de ses cris et parti vers le fin-fond de l’histoire.

Pendant ce temps (…) nos deux personnages avaient fini par se lasser de dormir debout. L’habitant de la rue Improbable demanda à brûle-pourpoint au solitaire : « Mais avant de vous retirer ici, vous deviez bien avoir une profession ? »

Le solitaire commença par éteindre son pourpoint en criant dessus jusqu’à extinction… de voix. Alors, saisissant sur la cheminée un racloir en bois de micocoulier verni, il s’en racla la gorge avant de répondre : - Oui, j’étais chauffeur de taxi.
- Et alors ? Qu’est-ce qui vous a fait abandonner ce métier ? Fatigué de rouler ?
- Non ! Je ne roulais jamais, vous pensez bien !
- Comment ça ? Vous n’aviez pas de client ?
- Si, bien sûr. Mais ce n’était pas une raison pour rouler…
- Mais et vos clients ??? Ils devaient bien vouloir aller quelque part !
- Écoutez, j’avais bien réfléchi à la question. Si un client me demande une course et que j’accepte, je ne serais plus à mon emplacement, non ?
- Heu… oui, mais…
- Et si je ne suis plus à mon emplacement, le prochain client ne trouvera pas de taxi quand il en aura besoin, pour peu que je n’aie pas eu le temps de revenir. Et ça, c’est très mauvais pour les affaires. Ça énerve les gens, ils disent « Ah, les taxis, quand on en a besoin, on n’en trouve jamais ! » Et ils risquent de se mettre à prendre le bus, le métro. Très dangereux pour la profession, ça !
- Tout de même, les gens essayent d’arrêter un taxi qui roule, dans ce cas !
- Oh, je le connais, cet argument. Et qu’est-ce qu’il vaut ? Rien, c’est moi qui vous le dit. Parce que les gens qui se dressent sur les orteils, au bord du trottoir quand un taxi passe, en agitant une main en l’air comme un élève qui dit « j’ai la réponse ! J’ai la réponse ! » eh bien permettez-moi de vous dire que ça ne marche pas, ou alors très mal. Parce que le taxi qui passe – même s’il est libre – quand il voit le client qui s’agite : « Je sais ! J’ai la réponse ! » que pense-t-il, d’après vous ? Je vais vous le dire. Il pense : « tant mieux pour toi, mais moi je n’ai pas posé de question ! » Et il continue son chemin. Si vous avez déjà essayé de prendre un taxi de cette manière, vous savez que c’est comme ça que ça se passe. Et ce n’est pas bon pour la réputation des taxis. Et donc pour les affaires. Alors moi, je peux vous dire avec fierté que jamais un client montant dans ma voiture n’a réussi à me faire quitter mon emplacement. J’avais de la conscience professionnelle, moi…
- Je vois… Et finalement, qu’est-ce que vous a convaincu de venir vivre ici de l’air du temps ?
- La crainte du changement. Ça devenait chaque jour plus difficile de ne pas bouger. Alors j’ai quitté la voiture. Sur un coup de tête. Dans le coin du toit du taxi, quand je me suis levé… Après ça j’ai erré, considéré, blatéré, déblatéré, déliré, révéré, avéré et bien d’autres choses, bien d’autre . Reprenant mes esprit et me trouvant dans une rue inconnue, j’ai eu peur. J’ai pris mes jambes à mon cou… et je suis tombé. Évidemment. J’ai traversé la rue en marchant sur les mains, les jambes autour du cou, mais ensuite, je dois vous avouer que je me suis contenté de marcher. Comme j’étais fatigué, je me suis adossé à un poteau téléphonique en bois pour me reposer…. (air songeur)
- … Et ?
- C’était un poteau particulier. Pas satisfait de son sort. En fait, il rêvait de devenir un arbre. Il avait écouté toutes sortes d’histoires. Il m’en a parlé. Parlé d’un pissenlit contestataire nommé « Bill », d’un sage-fou, un fou-sage appelé Moultazar. J’ai rêvé en l’écoutant. Mais en réalité, le poteau lui aussi faisait une pause. Et quand il est parti… je suis tombé du haut de mes rêves. Ici. Et j’y suis resté, le temps que ma fracture du réel guérisse.
- Ça fait longtemps ?
- Le temps est passé pas mal de fois, je peux vous le dire. Mais jamais il ne s’arrête, alors je ne peux pas vous dire exactement « combien de temps ». Faut dire que parfois, je ne vois pas le temps passer, vous comprenez ?
- Je comprends… Et le poteau ?
- J’ai ouï dire qu’il avait terminé sa quête. J’ois par là qu’il est dans la joie, qu’il arbroit dans ce bois.
- Joie par là ?
- Pas Joie, j’ois. Le présent du verbe ouïr…
- Ah…

À cet instant, le solitaire a poussé un cri étrange. Son visiteur, inquiet, lui a demandé ce qui n’allait pas, et le solitaire lui a répondu :
- Je sens la mort qui vient

Et de fait, cette dernière était visible au bout de la route, en ayant fini avec son remplacement. Le visiteur eut l’air inquiet et déclara :
- Je ne sais pas pour qui elle vient, et je ne suis pas pressé de le savoir. Je crois plutôt que je vais aller retrouver votre poteau. C’est par là ?
- Oui, c’est ça. Par là.
- Merci bien. À la revoyure, alors
- À la relecture, bon voyage.

Et l’homme de la rue Improbable s’envole, dans la direction du bois.

Dans la direction du pays tout aussi improbable des contes…

 

 

res, rei, f. : (latin) chose.

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